« Un silence », un récit qui compte

Photo: Kris Dewitte

Avec son dixième film, Un silence, Joachim Lafosse explore en profondeur les mécanismes de silenciation qui entourent les situations de violences sexuelles, notamment au sein des familles

Joachim Lafosse sort ce mercredi en Belgique son dixième long métrage, Un silence, porté par Emmanuelle Devos, Daniel Auteuil, et un nouveau visage, le jeune comédien belge Matthieu Galloux.

Depuis 25 ans, Astrid mesure sa parole. Sans nécessairement se taire, elle contrôle ce qu’elle dit. Elle soutient François, son avocat de mari, sous les feux des projecteurs dans un procès tendu et hyper médiatique quand débute le film. Si Astrid se tait, c’est qu’il y a quelque chose à cacher. Le film d’ailleurs commence avec Astrid, filme son regard, inquiet. Il s’achèvera avec elle. C’est ce trouble que le cinéaste va s’employer à disséquer, en donnant à voir et en essayant de comprendre comment ce silence pèse comme un poids sur les épaules d’Astrid, dépositaire d’une forme intériorisée de culpabilité comme de la responsabilité de la situation, que l’on se gardera bien d’expliciter ici, mais qui au moment où le récit démarre, se trouve à un point de non retour. La déflagration vient de Raphaël, le fils d’Astrid et François, dernière victime en date du silence. Face à l’impuissance des mots, il ne peut faire autrement que de passer à l’acte, agir à défaut de pouvoir faire entendre la vérité, une vérité qui n’est d’ailleurs pas tant cachée que volontairement ignorée.

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Car ce silence ne se caractérise pas par une absence, ou un défaut de parole, mais bien par une présence, un empêchement, comme une chape de plomb qui contribue à la perpétuation du règne des bons pères de famille. Le film de Joachim Lafosse à cet égard s’inscrit pleinement dans la conversation sociétale en cours autour du processus de silenciation qui entoure les violences sexuelles en général, et découle de l’ouragan #metoo et ce que l’on nomme par abus de langage la « libération de la parole », puisqu’il s’agit plus d’une capacité à enfin entendre que d’une capacité à dire, qui a toujours existé. Il observe comment le secret (ou le silence) se nourrit des rapports de domination, mais aussi de la peur, de la honte, de l’impossibilité de nommer les choses telles qu’elles sont. Si les paroles des victimes existent, leurs mots résonnent dans le vide de la bienséance et de la « paix » sociale et familiale.

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Un phénomène d’autant plus prégnant qu’il est ici mis en scène au sein d’un milieu très bourgeois, où la réputation plus encore qu’ailleurs prend le dessus sur bien des considérations. La grande maison dans laquelle évoluent les personnages semble étouffer l’expression des crimes qui la hantent. Sous les hauts plafonds, les mots s’envolent, leur écho s’éteignant avant d’avoir franchi les murs. La demeure abrite un trio poussé dans ses ultimes retranchements face au silence: le père, la mère, le fils. Elément désormais extérieur par lequel arrive l’appel d’air vers la vérité, la fille, évadée du cercle familial et plus en phase avec les interrogations de sa génération questionne ce silence et oeuvre à son échelle pour le rompre.

Grâce à une mise en scène sobre et posée, servie par une musique qui accompagne avec empathie la tempête qui fond sur Astrid et Raphaël, ainsi que par les performances, impeccables, d’Emmanuelle Devos, Daniel Auteuil et Matthieu Galloux, Un silence s’impose comme un récit qui compte sur le rôle des proches dans les histoires de violences sexuelles et abus sur mineurs.

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