Yolande Moreau croque la vie !

Elle vient présenter au FIFF namurois son premier long métrage en tant que réalisatrice solo. Certes, la grande Yolande Moreau, était déjà passée derrière la caméra pour Quand la mer monte, mais elle partageait alors le deck de réalisateur avec Gilles Porte.

Ici, elle fait le grand saut en solo. Car elle n’a peur de rien. Son film a été projeté au Festival de Cannes où le public l’a longuement salué, très ému par cette histoire d’amour improbable et atypique.

A Namur, Henri est en lice cette année pour le prix Cinevox.

La grande Yolande Moreau adore toucher à tout ce qui est artistique, peu commun, différent, insensé. Elle est définitivement atypique, drôle, touchante, grave et intense. Même si elle a émigré depuis des années dans la campagne normande, elle est en quelque sorte la quintessence de l’artiste belge qui marie l’ambition, le talent, une certaine désinvolture et une vraie rigueur.  Elle est une fierté pour nous tous et nos voisins nous l’envient. On adore ça.

 

 

 

Personne ne peut imaginer que vous ne connaissiez pas Yolande Moreau. A l’instar d’un Benoît Poelvoorde elle est hyper talentueuse, omniprésente et incarne la Belgitude assumée. Récemment on a très brièvement aperçu  l’actrice dans Le Grand Soir et on l’a surtout vue dans  Où Va La Nuit, son deuxième film  sous la direction de son ami Martin Provost. Leur première expérience commune, Séraphine, a connu une carrière formidable et a trusté les Césars. Elle a ensuite enchaîné avec un second rôle très remarqué dans Camille Redouble où elle incarnait la mère de « l’ado » Noémie Lvovsky.

 

 

En février dernier, elle était la Présidente d’Honneur de la troisième cérémonie des Magritte du cinéma belge.  Ensuite, elle s’est rendue à Cannes pour défendre Henri, premier étape d’un périple qui l’a conduite un peu partout en France et à Bruxelles pour l’hommage que lui a rendu la Cinematek. Avant l’été elle s’est embarquée dans une nouvelle aventure que nous évoquions ICI et tourne actuellement avec Jean-Michel Ribes.

 

Avec Henri, Yolande Moreau est passée seule derrière la caméra se contenant de jouer dans deux scènes (dont une épique, c’est vrai).

 

Depuis une vingtaine d’années, notre icône a donc trouvé refuge dans la campagne normande. Elle raconte que sur son terrain, un Manneken-Pis en pierre lui rappelle un peu sa terre natale. À soixante ans, cette immense interprète est une star atypique. On la compare volontiers à Simone Signoret et c’est assez bien vu… si l’on s’en tient à ses rôles tragiques. Mais le registre de Yolande est bien plus étendu.

 

Son statut, elle le doit à son talent, mais quel est ce talent? Une gouaille « à l’ancienne », une capacité à distiller en quelques mots des sentiments d’une profondeur dont peu sont capables sur un film entier. Et une propension naturelle à faire hurler de rire toute une salle par une seule réflexion bien sentie, mélange de bon sens populaire et de dialectique mutine. L’air de rien. Ce qui n’est qu’un leurre.

 

Yolande Moreau, bien sûr, n’a peur de rien lorsqu’il s’agit d’interpréter des personnages complexes, en rupture. Mais dans la vie, tous ceux qui l’ont rencontrée louent unanimement son incroyable modestie qui confine à la timidité; sa gentillesse aussi. Le strass et les paillettes très peu pour elle, preuve qu’il y a une voie vers le grand public au-delà du botox, des stéréotypes photoshopés et des apparitionsévanescentes

 

Malgré son exil, Yolande Moreau reste, et de loin, la plus belge des Belges. Toute sa famille vit encore ici et si elle a trouvé le calme dans une fermette française avec son époux Yves Van der Smissen, un machiniste de cinéma auquel Costa-Gavras a rendu un vibrant hommage lors des derniers Magritte, elle est profondément attachée à ses racines.

 

 

 

Bruxelloise bon teint, elle a grandi à Woluwé Saint-Lambert. Elle est la fille d’un Wallon et d’une Flamande. Difficile de faire plus complet. Élevée en français, elle peut aussi disserter dans la langue d’Urbanus. Avis aux réalisateurs du Nord qui voudraient l’engager, Yolande est une grande fan d’un film comme La Merditude des choses qui représente tout ce qui la touche dans l’art.

 

Le moins qu’on puisse écrire quand on consulte son CV est que Yolande Moreau a patiemment construit sa carrière, étape par étape, lentement, mais avec une constance jamais démentie, passant d’un médium à l’autre au gré des opportunités, des rencontres et des envies pour constamment élargir son horizon.

Éprise de liberté, elle quitte école et famille sans terminer ses études secondaires. Elle a 18 ans, n’aime pas l’enseignement obligatoire, mais est passionnée par la culture : elle adore la peinture moderne, la poésie, surtout Rimbaud et Maeterlinck, la musique aussi. Elle prend des cours de diction, fait un peu de théâtre.

 

Touche à tout, elle dévore la vie. Durant ces folles années 70, cette hippie bon teint met deux bébés au monde (elle a aujourd’hui une tripotée de petits enfants qui sont ravis d’aller chez mémé), perd de vue leur papa et commence par jouer des spectacles pour la jeunesse avec le théâtre de la ville de Bruxelles.

 

 

Puis c’est le choc, la révélation: elle voit  Zouc sur les planches et rejoint illico l’école Jacques Lecoq de Paris, un lieu mythique qui a également permis à Abel et Gordon de trouver leur voie… Ce n’est pas un hasard: comme Fiona et Dominique, Yolande mise beaucoup sur le corps. Avant d’utiliser le langage oral, elle raconte ses histoires avec des gestes, des expressions, des attitudes. Elle se priverait volontiers de mots, car ses mouvements et ses mimiques suffisent souvent à exprimer ses sentiments.

 

En 1982, Yolande Moreau aborde un nouveau registre: elle écrit Sale affaire, du sexe et du crime, un one-woman-show dans lequel elle interprète une femme qui vient de tuer son amant. Tiens tiens, voilà qui n’est pas sans évoquer Où Va La Nuit. Ce spectacle qu’elle rejouera en  2008, à l’occasion du Festival de la bande dessinée d’Angoulême, sera récompensé au festival de Rochefort par le Grand prix du rire: la mécanique est enclenchée. Plus rien ne stoppera son élan.

C’est à cette époque qu’Agnès Varda, la remarque sur scène. Conquise, elle lui offre un rôle dans un court-métrage, puis l’engage pour son mythique Sans toit ni Loi (1985).

La carrière de Yolande Moreau est lancée Elle ne va faire que s’embellir.

 

En 1989, cette passionnante actrice déjà atypique se découvre une nouvelle famille, la troupe de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff. Avec eux, elle brûle d’abord les planches, puis rencontre le grand public grâce aux Deschiens qui lui permettent de faire connaître ses atouts et de définir un profil unique : décalé, irrésistiblement drôle, populaire et poétique.

 

Parallèlement à ses nombreuses apparitions sur le petit écran, elle multiplie des rôles secondaires, mais marquants, souvent comiques, sur le grand. On se souvient d’elle dans Le Bonheur est dans le pré, Les Trois Frères, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Sous la férule de Dominique Cabrera, elle peut aussi dévoiler un pan de son talent plus méconnu qu’elle exprime dans Le Lait de la tendresse humaine et Folle embellie.


Mais le démon de la réalisation la tenaille et en 2004, Yolande Moreau franchit le pas: Quand la mer monte, qu’elle co-réalise avec Gilles Porte ravit la presse, étonne le spectateur et séduit la profession.

Le film décroche le César et le Prix Louis Delluc de la meilleure première œuvre. Yolande Moreau, elle-même, récolte un César de la meilleure actrice pour son interprétation subtile et émouvante.

 

Ce succès ne l’empêchera pas de se remettre aux services de divers metteurs en scène: on la voit dans Bunker Paradise ou Le Couperet; elle rejoint Albert Dupontel pour Enfermés Dehors, Catherine Breillat qui tourne Une vieille maîtresse, Jean-Michel Ribes pour Musée Haut Musée Bas puis aborde l’autre grand rôle de sa vie: Séraphine de Senlis dans le long métrage éponyme de Martin Provost qui va régenter les Césars 2009 en empochant sept statuettes, un score incroyable.

Naturellement, Yolande Moreau y hérite d’un deuxième titre individuel en cinq ans.

 

Il est clair que plus rien ne l’arrêtera désormais: l’actrice est définitivement une vedette. La vedette la plus atypique du cinéma francophone. Unique, émouvante, formidable, elle recherche constamment les défis.

Aux côtés de notre Bouli Lanners national, elle est une ouvrière révolutionnaire dans l’explosif Louise Michel de Benoît Delépine et Gustave Kervern qu’elle retrouvera dans le monumental Mammuth. Entre-temps, elle incarnera une mémorable Fréhel face à Serge Gainsbourg (vie héroïque).


Avant de tourner à nouveau avec Martin Provost, son réalisateur de Séraphine pour Où va la Nuit, elle prendra même la tête d’un groupe de… Goules dans La Meute, film d’horreur français au casting incroyable: Émilie Dequenne, Benjamin Biolay, Philippe Nahon et Matthias Schoenaert.

 

En février dernier, Yolande Moreau était donc la Présidente d’Honneur des Magritte. mais elle ne s’est pas contentée de ce rôle protocolaire. Elle a également remporté le titre de « Meilleure actrice dans un second rôle » pour sa touchante prestation dans Camille Redouble.

 

 

Naturellement, Yolande Moreau ne pouvait laisser sans suite la belle histoire commencée derrière la caméra avec Quand la mer monte. Elle écrit donc un nouveau scénario qu’elle porte à l’écran. Seule, cette fois. Du coup, elle a renoncé à en tenir le rôle principal.

Présenté à Cannes, Henri fait l’unanimité. Sa sortie en Belgique est prévue le 11 décembre.

 

Décidément, cette femme imprévisible évite tous les clichés, toutes les attentes, toutes les redites. Tous les pièges aussi. Sa carrière, en marge et néanmoins au cœur du système, est exemplaire à plus d’un titre. Que le public et la profession s’en soient aperçu aussi vite et lui témoignent aussi généreusement leur amour n’en est que plus formidable !

 

 

Les photos des Magritte 2012 et 2013 par P.P.

Autres photos  dans le corps de l’article (de haut en bas) : Henri, Quand la mer monte, Où va la nuit 2X), Les Deschiens, Quand la mer monte, Séraphine, La Meute…

 

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