Véro Cratzborn: « basculer de la fantaisie à l’étrangeté, puis à la folie »

Rencontre avec la réalisatrice belge Véro Craztborn, dont le premier long métrage, La Forêt de mon père, portrait sensible et singulier d’une jeune fille qui quitte peu à peu l’enfance en prenant conscience de la maladie de son père, sort ce mercredi en Belgique.

Comment est né ce projet?

J’ai réalisé des courts métrages de fiction, des documentaires, des expériences muséales, je n’ai pas vraiment fait d’école de cinéma et de réalisation, où j’aurais pu apprendre une méthode et trouver un réseau. J’ai plutôt fait les choses de manière assez instinctive. Je me suis inscrite à l’Atelier de scénario de la Femis, une formation pour adulte, auquel ont participé en Belgique des gens comme Cesar Diáz ou Laurent Micheli, où j’ai développé cette histoire, qui à l’origine s’appelait Les Châtelains.

Je porte cette histoire en moi depuis très longtemps, mais je crois qu’à l’époque il y avait encore trop de pudeur. Je ne voulais pas en faire un documentaire, car je ne voulais pas être figée dans une réalité. Mon histoire a fait l’objet de plein de propositions de récits filmés, et il était important pour moi de me tourner vers la fiction.

J’ai ensuite continué d’écrire lors d’une résidence au Moulin d’Andé, j’ai rempli un petit cahier de 96 pages… où j’ai réintégré l’histoire d’amour entre les parents. Je voulais ne pas être dans le morbide, plutôt rester du côté de la vie.

On partage le récit à travers le regard de Gina. Qui est-elle?

Ce n’est pas tout à fait moi, et ce n’est pas du tout un copié-collé de ce que j’ai vécu. On observe cette famille, où un personnage singulier se détache, et s’émancipe. J’ai construit mes personnages avec beaucoup de références picturales, notamment de Nan Golding. Je me suis inspirée de photos, de gestes, d’impressions, et des qualités de mouvement. Gina, c’était la mise à distance par le regard, et un corps extrêmement ancré dans la terre.

J’ai rencontré Léonie Souchaud deux ans avant le tournage, et on a pu travailler régulièrement avec les acteurs et une coach en mouvements.

Je travaille aussi beaucoup avec des couleurs. Pour Carole, le personnage de Ludivine Sagnier, c’était des couleurs primaires par exemple, tandis que les couleurs de Jimmy et Gina étaient assez proches. Mes associations d’idées peuvent sembler étranges, mais m’aident à créer des univers et des personnages.

Gina quitte l’enfance et se découvre en tant que femme.

Elle est dans une résistance Gina. Je la rapprocherai peut-être de Ree Dolly dans Winter’s Bone, elle résiste à la perte de ses repères, de son monde, et en même temps, la fin est très ouverte. J’ai aussi adoré travaillé dans l’ici et maintenant du film, me laisser inspirer par mes collaborateurs et les hasards du tournage. On s’est perdus en forêt par exemple!

Parlons du rôle de la forêt justement, quel est son rôle?

Ma première image de la forêt, c’est la canopée, la mer d’arbres, cet horizon. En forêt, il n’y a aucun chemin qui est droit, et cela entre en résonance avec la réflexion sur la norme que j’essaie de proposer. La nature nous résiste, tout en étant fragile, comme Jimmy. Bien sûr, il y a aussi quelque chose de l’ordre du conte, avec la lisière. Elle est multiple, la forêt. C’est à la fois un endroit rassurant, un refuge, et en même temps, elle peut devenir inquiétante. On a voulu une forêt magique, d’ailleurs, on a tourné en nuit américaine. La forêt ne redevient réelle qu’à la toute fin.

On a eu pas mal de contraintes, au niveau du budget, mais aussi car nous tournions avec des enfants. Godard disait qu’en cinéma, on ne fait pas ce qu’on veut, on fait avec ce qu’on a, mais ces contraintes peuvent être très créatives. On s’est demandé comment filmer la nuit, et la nuit américaine a beaucoup nourri le récit, notamment le décalage avec la réalité.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le personnage de Jimmy, de sa trajectoire.

Ce film parle de troubles psychiques, sans être un documentaire, il se situe du côté de la phénoménologie, de l’expérience. L’expérience d’une adolescente. Le personnage de Jimmy est vu à travers le regard de Gina. Il est complètement bigger than life, et on a travaillé sur le basculement, le passage de la fantaisie à l’étrangeté, puis à la folie. C’est de l’ordre de la dissolution du corps, et le travail sur la gestuelle et les mouvements était très important. Je ne me retrouvais pas dans les représentations de ce qu’on appelle la folie au cinéma. On cherchait autre chose dans le ressenti sensoriel. Cette étrangeté s’inscrit dans la perte des repères. Au début, Jimmy est amusant, on trouve ce qu’il dit censé. Alban a fait un travail formidable d’organicité.

Mais c’est aussi un film qui parle des forgotten children, les enfants oubliés de parents psychotiques. Le délire ce n’est pas juste une folie, c’est aussi quelque chose de l’ordre de la résistance à la société. Les délires de Jimmy le protège aussi, même s’il va trop loin.

Dans le film, il y a aussi une tension sociale en filigrane

Je ne voulais pas offrir un portrait mortifère de la richesse non plus. C’est vrai que c’était très présent dans le premier scénario, c’est surement lié à ma construction personnelle. Le film, je le compare à une petit tomate bio, pleine de tâches, dont le coeur est bien juteux, contrairement aux tomates pimpantes de supermarché. Moi je me suis construite en me comparant aux autres, et quand j’ai décidé de m’intégrer dans la société, pour moi le cinéma, c’était une façon d’être ensemble, dans l’anonymat et le ressenti.

Comment avez-vous choisi vos comédiens?

Moi j’aime beaucoup les films du corps, des films très chorégraphiques comme ceux de John Woo, leurs scènes de combat. Alban Lenoir a une maîtrise du corps impressionnante. 

Ludivine Sagnier, je l’ai rencontrée aux voeux du CNC. Elle chantait avec Alex Beaupain, j’ai été extrêmement émue par sa voix, une voix voilée dans laquelle sa vie passe. Elle a l’air très fragile mais elle est très forte, et j’avais envie de cette dualité.

Léonie on l’a castée deux ans avant le tournage. Je voulais une comédienne proche de l’âge du personnage. Ce qui m’a touchée chez elle, c’est son sens de la retenue, de la mesure. Son côté pas encore éclos, tout en étant d’une grande maturité. Et une proximité de la nature proche de la mienne!

Quels sont vos projets?

J’ai un projet de série dans ma région, les Fagnes. Une histoire de famille, avec des personnages inspirés de gens que je connais très bien, une matière première riche pour être transposée dans la fiction.

Check Also

Pascale Bourgaux: « Hawar, nos enfants bannis »

Rencontre avec la cinéaste belge Pascale Bourgaux à propos de son documentaire, Hawar, nos enfants …