Thomas Gunzig : ce rythme effréné vous va si bien.

Mais quand même, comment fait-il ? Il a beau dire qu’il carbure à Joe Bonamassa (fulgurant guitariste de blues rock qui, heureusement pour Thomas, enchaîne les albums avec une remarquable constance) pour écrire, cela n’explique pas les croissants photos de 6h du mat, les chroniques Café serré de Matin Première, les romans, les scénarios, les textes pour la cérémonie des Magritte…

 

C’est un Thomas guilleret, que nous avons croisé cet été dans le jardin du Théâtre des Doms à Avignon : cette époque marquait le début du tournage du film qu’il a coécrit avec Jaco Van Dormael, Le tout Nouveau Testament, avec Catherine Deneuve et Benoit Poelvoorde. Un tournage qui vient tout juste de s’achever et sur lequel nous nous sommes rendus mardi dernier en vue, vous l’aviez compris, d’un Cinevox que vous pourrez déguster dans les salles dès mi-novembre.

 

Par Maryline Laurin (avec P.P.) – Photo d’ouverture Maryline Laurin

 

 

La petite photo qu’il a reçue sur son iPhone ce jour-là est celle d’une des toutes premières scènes tournées. Elle est très intrigante. Mais chut ! Il ne faut encore rien révéler ! Thomas Gunzig  a promis-juré et peut être même craché. Et nous pareil !

 

On peut lui faire confiance pour garder un secret, car l’amitié n’est pas qu’un des thèmes de son dernier roman Manuel à l’usage des incapables. Une histoire de supermarché où convergent et se croisent les destins des héros involontaires: un employé, un assistant au rayon primeur, un baleinier compatissant et quatre frères, Blanc, Brun, Gris et Noir, jeunes loups aux dents longues, surentraînés et prêts à tout, vont ainsi se retrouver liés par la conjonction fortuite d’un attentat frauduleux et du licenciement abusif d’une caissière.

Thomas Gunzig n’a pas son pareil pour nous embarquer dans des histoires loufoques où le cinéma est toujours présent. Ne clame-t-il pas : « Je me tue à dire que la littérature est un art de l’image avant tout » ?
Dans ce roman mi-thriller no-futuriste, mi-conte philosophique déjanté où comme toujours l’humour prédomine, ce sont les films… gores qui ont façonné son imaginaire.

 

Cet été, le Théâtre des Doms avait organisé une rencontre entre Thomas Gunzig et son éditrice Marion Mazauric (Le Diable Vauvert), installée à deux pas, pour parler de ce dernier roman, mais surtout de sa pièce Avec sa queue il frappe (mise en scène par David Strosberg) qui se jouait en soirée aux Doms .

 

 

Cette pièce, Thomas l’a écrite pour un acteur et quel acteur : Alexandre Trocki ! Époustouflant de justesse, de finesse, d’humilité, de vérité. Pendant plus d’une heure, sous une pluie battante Alexandre Trocki se met dans la peau d’un papa divorcé qui, comprenant que son fils se fait chahuter à l’école, ne peut lui prodiguer que les conseils que lui-même a appliqués à son âge, les techniques de combat du Big Boss, ce bon vieux Bruce Lee.

 

Selon Thomas Gunzig, voir la violence exposée c’est la domestiquer et c’est exactement l’intention qu’il donne à ce père un peu poule mouillée (dans tous les sens du terme ce soir-là), qui relate à son fils les films de série B de Bruce Lee comme un récit d’aventures qui se conte le soir au coucher.

 

On a beaucoup mis en lumière les rapports de plus en plus intimes qui se nouent entre cinéma et théâtre. Ici, nous voilà carrément, dans du cinéma raconté : les images s’impriment dans notre imagination au lieu de défiler sur l’écran par la grâce du langage particulier de Thomas Gunzig et du talent d’Alexandre Trocki.

Alexandre Trocki? Mais si, vous l’avez déjà vu au cinéma. Et devinez chez qui ? Chez les frères Dardenne, bien sûr. Dans le Silence de Lorna avec son ami Phillipe Jeusette, par exemple. Il a aussi fréquenté plusieurs courts métrages.

 

Photo : Zeno Graton

 

Théâtre/cinéma, cinéma/théâtre… :s’il marie les médias, ne comptez pas sur Thomas Gunzing pour vous sortir une théorie des genres !

 

 » J’ai toujours aimé les histoires. Qu’elles soient dans un livre, sur une scène ou sur un écran ne change pas grand-chose. Je sais qu’un tas de gens disent que le cinéma ce n’est pas du théâtre et que le théâtre ce n’est pas de la littérature et que la littérature ce n’est pas du cinéma.

Je me suis longtemps épuisé l’esprit à essayer de comprendre ce qu’ils voulaient me dire et je n’y suis jamais parvenu.

L’excitation que j’ai devant une bonne histoire est toujours la même. L’imagination ne se pose pas de limite : voir un bon film vous donne envie d’écrire un livre, lire un bon livre vous donne envie d’écrire un film. Les personnages, les situations, les décors, les enjeux, les émotions tout le reste, ça reste dans cette grande et belle maison qu’on appelle la fiction, une maison que j’habite et où j’ai une jolie chambre avec une vue qui change tous les jours.

 

Le cinéma c’est de la littérature, la littérature c’est du théâtre et le théâtre c’est du cinéma.

 

En dehors de ça, ce qu’on peut en dire c’est sans doute de l’enculage de mouche. Il y a quelques années, j’avais fait un spectacle qui tournait autour de Spiderman, j’en ai fait un autre où je lisais des bouts de textes littéraires avec Isabelle Wery, pour Josse De Pauw, j’ai écrit un spectacle sur le foot (Raymond), j’ai écrit Kiss & Cry avec Jaco Van Dormael et Michel-Anne De Mey…

Chaque fois, consciemment ou pas, je crois que j’ai pris plaisir à ne pas mettre de frontières entre les genres… Peut-être qu’il y a plus de plaisir dans le principe de l’accouplement que dans celui de la séparation.  »

 

C’est ainsi qu’on quitte les studios de radio, le jardin de Jaco Van Dormael où on tente de repousser les limites de la fantaisie… pour se retrouver à Avignon

 

« J’y étais pour soutenir Alexandre Trocki qui s’est trempé le corps jour après jour à cause de moi. Mais en fait, Alexandre est un grand garçon et il n’avait pas besoin de soutien. Du coup, j’ai pu travailler pour un autre projet de théâtre pour la Compagnie Point Zéro de Jean Michel D’Hoop. Lui aussi, c’est quelqu’un qui aime les mélanges, le genre à mettre des marionnettes et dix comédiens sur une scène pour interpréter, avec un peu de vidéo et de la musique, des textes écrits par des écrivains (L’école des ventriloques).

Et puis, j’ai aussi essayé de soutenir Jaco Van Dormael qui était en plein tournage du Tout Nouveau Testament. Mais lui aussi, c’est un grand garçon qui sait se soutenir tout seul et du coup, les quelques fois où je suis passé sur le tournage, je suis resté dans un coin à ne rien dire et à être dans le chemin des machinos.

 

Après ça, ça a été la rentrée et je me suis dit qu’il était temps de me mettre à travailler sérieusement : Sam Gabarski m’a demandé un scénario. Ca m’a fait plaisir, j’avais adoré Irina Palm et Vijay and I. Et puis, il fallait que je commence le livre romantique et triste à la fois, mais qui finit bien qui me trotte en tête depuis six mois… »

 

Inventer, écrire, lire, dire… La vie de Thomas Gunzig est toute entière conduite par son imagination, son aptitude hors normes à empiler les mots et les genres, à les bouscules, les démanteler, les recombiner, pour faire naître des histoires que personne, avant lui, n’avait envisagées sous cet angle.
La radio, les planches, les pages, l’écran: tous les médias l’accueillent avec délectation.
Et si on attend encore de voir ce qu’il a amené à l’univers déjà riche et original de Jaco Van Dormael, on sait ce qu’il a apporté aux Magritte, seul, ou en mariant son talent à ceux de Fabrizio Rongione et Samuel Tilman pour une quatrième édition à haute teneur d’humour et de dérision.

Ce qui n’a rien de dérisoire.

 

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