Sur le tournage de… « Le prix de l’argent: une aventure de Largo Winch »

Visite sur le plateau du troisième opus des tribulations de l’aventurier milliardaire, toujours incarné par Tomer Sisley, mais réalisé par Olivier Masset-Depasse, avec Versus Production aux manettes… et James Franco en irrésistible Némésis du héros. Ca s’annonce chaud bouillant!

Juin 2023. A l’intérieur d’une villa wallonne calfeutrée, un accessoiriste applique une étrange décoction sur les fenêtres. L’objectif? Faire croire, alors qu’à l’extérieur on suffoque, que la maison, pardon, le chalet, est recouvert de neige. « Vous savez ce qu’on utilise pour imiter le givre? », nous demande Tomer Sisley, sourire aux lèvres. « De l’urine! » Ou pour être plus précis, de l’urée, trouvé en pharmacie. Et c’est vrai qu’on s’y tromperait. Mais surtout, cela illustre à la fois la magie du cinéma, qui fait passer des vessies pour des lanternes, et de l’urée pour du givre, et l’ingéniosité à l’oeuvre pour mener à bien cette grosse production européenne, un film d’action populaire destiné au grand public, autant dire un Ovni dans la production cinématographique belge francophone, mais aussi dans la filmographie de Versus Production (les producteurs historiques d’Olivier Masset-Depasse, mais aussi de Bouli Lanners, par exemple), qui coproduit à 50/50 de projet ambitieux, aux côtés de la société française Pan Cinéma à l’origine des deux premiers volets des aventures de Largo Winch.

La clé de la réussite pour ce pari artistique et industriel? Le savoir-faire belge, pardi! Soit « une capacité à se débrouiller pour que tout l’argent mobilisé se voit à l’écran », nous explique le producteur, Jacques-Henri Bronckart. « En Belgique, on a été à bonne école pour ça, continue-t-il. Sur ce genre de projet, on n’a jamais assez d’argent, dans l’absolu. Et l’une des clés de la réussite, ce sont de très bons repérages, des décors sur lesquels on intervient au minimum. »

Le plateau du jour se situe donc du côté de Wavre, pas très loin de l’autoroute. Dans la fiction, on est dans le Grand Nord canadien. Et c’est vrai que l’architecture de la maison fait un peu penser aux maisons nord-américaines, avec son porche ouvert sur l’extérieur. Les équipes de production ont d’ailleurs profité des rares grands froids de l’hiver 2023 pour faire des plans de drone de la bâtisse sous la neige, allégeant en passant le travail ultérieur de post-production.

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Tomer Sisley © Guillaume Van Laethem/Versus Prod/Pan Cinéma

La semaine précédente, toute l’équipe était basée à Charleroi, dans une carrière désaffectée, sensée figurer quant à elle une mine de cobalt birmane. Gwennaëlle Libert, productrice chez Versus, nous montre avec enthousiasme quelques photos du set, et notamment celles de l’armée de figurant·es mobilisée pour incarner les travailleur·ses de la mine. Et c’est vrai que c’est bluffant. « La mine birmane à Charleroi, c’était dingue, confirme Tomer Sisley. On a reconstitué une carrière de métaux précieux dont la Winch Air se sert pour fabriquer des avions électriques. Faire croire que ça se passe en Birmanie en tournant à Charleroi, c’était pas gagné d’avance, ne serait-ce que pour trouver les travailleurs birmans! Et bien je ne sais pas comment ils ont fait, mais ils les ont trouvés. Ca faisait trois semaines qu’on tournait de nuit, et le jour où les figurants ont débarqué, ça m’a sidéré. Le département costume a fait un travail phénoménal sur l’usure des vêtements, le maquillage et les coiffures, la sueur, la poussière. C’était fou. »

Olivier Masset-Depasse se réjouit d’avoir pu inventer tous ces décors, en Thaïlande, en Bulgarie, mais aussi chez lui, en Belgique. Le tournage n’a pas été de tout repos, d’autant que les corps ont été mis à rude épreuve, d’abord -20 degrés en Bulgarie, puis 45 degrés en Thaïlande, trois semaines de tournage de nuit en Belgique… Malgré la fatigue, les yeux du cinéaste pétillent quand il parle du projet, terrain de jeu inattendu pour son cinéma qui tend en général vers le thriller psychologique plus que vers les scènes de combat. « J’ai toujours voulu faire un peu de tout, au cinéma, aborder différents genres, alors évidemment, le côté film d’action, ça m’a beaucoup stimulé quand mon producteur m’a proposé de reprendre Largo Winch. Plus intimement, ça m’intéressait de m’attaquer à ce personnage, et à ses nombreuses problématiques. Pour moi, Largo est un enfant maltraité par un père autoritaire, qui développe un syndrome de Stockholm. Je pouvais m’y projeter. J’ai voulu faire quelque chose de plus sombre. Pas très éloigné dans l’esprit des « hard-boiled » américains (ndlr: un sous-genre du roman policier de la première moitié du XXe siècle, souvent mené par un détective privé malmené par la vie, dont Le Faucon Maltais est un exemple canonique). Je voulais aller loin dans le jeu d’acteur, amener beaucoup d’émotions, proposer quelque chose d’un peu plus naturaliste. »

On l’aura compris, on change de ton avec ce troisième volet, qui s’annonce plus noir. Quand on demande à Tomer Sisley quelles indications lui a données le cinéaste pour imaginer ses retrouvailles avec le personnage, 15 ans plus tard, il confirme: « Noir. Ca va être noir. Un film noir. On change de registre, on emmène le personnage ailleurs, comme Casino Royale a pu changer la donne pour James Bond, un vrai virage à 90 degrés. »

Il faut dire aussi que le monde a changé en 15 ans, et notamment, notre regard sur la finance, et la figure du milliardaire. Lors de la création du personnage par Jean Van Hamme au tout début des années 90, le milliardaire à la Largo, c’était ce beau gosse aventurier un peu nonchalant, et définitivement cool, héritier malgré lui d’un empire qui presque l’empêchait. Aujourd’hui, le milliardaire est au choix l’homme à abattre, ou l’homme potentiellement providentiel, dont le poids politique est décisif, et dont les « intérêts » personnels (l’espace, l’électrique) ont pour modeste ambition de changer le monde. « C’est vrai, confirme Olivier Masset-Depasse, ce poids de la finance, c’est quelque chose qui m’interpellait, je voulais quelque chose de beaucoup plus ancré dans la réalité quant aux conséquences des activités de la Winch. Explorer aussi ce qui se passe avec les nouvelles technologies, ce qui se cache derrière, est-ce que c’est si positif que ça? »

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James Franco © Guillaume Van Laethem/Versus Prod/Pan Cinéma

Le personnage d’Esio, l’antagoniste et Némésis de Largo, semble d’ailleurs né de cette réflexion sur les responsabilités des industriels. « Olivier n’a pas cessé de me répéter un mantra pour comprendre mon personnage, nous explique James Franco: c’était un « warrior monk », un moine guerrier, qui a une seule et unique obsession dans la vie, la revanche. Il veut se venger des Winch pour ce qu’ils ont fait à son père, ancien employé de la Winch Corporation. Il a le sentiment que son père a été lésé, et qu’on ne l’a pas reconnu à sa juste valeur. Il a été écrasé par la machine, comme de nombreux autres surement. Pour Esio, c’est un peu David contre Goliath, il a une mission, qui lui semble juste, contre la pieuvre que représente la Winch Corporation. »

On parle bien de James Franco, le James Franco de Spider-Man, Harvey Milk, 127 heures ou The Disaster Artist. Une surprise pour nous de le retrouver dans un film belge, comme pour lui, au début. « Quand on m’a proposé ce rôle, j’ai regardé Duelles, ça m’a impressionné, c’est extrêmement bien réalisé et le jeu est incroyable. Ce que je respecte avant tout chez Olivier, c’est qu’il est terriblement passionné. C’est un vrai fan de cinéma, il regarde sans cesse des films, et ça se ressent sur le plateau. Il n’est jamais blasé. J’ai évidemment déjà travaillé avec des gens passionnés, mais je ne sais pas, il y a quelque chose de très frais, très juvénile dans son amour du cinéma. »

Quand on lui demande ce qui l’a le plus marqué dans cette expérience, alors que l’on arrive à la fin du tournage, il revient pour nous sur les scènes mises en boîte les semaines précédentes: « J’ai fait pas mal de films d’action avant ça, mais la semaine dernière, on a tourné une grosse scène d’action dans une mine à Charleroi, sur une structure métallique, avec des tapis roulants qui convoient les matériaux. Des scènes de nuit qu’il fallait tourner vite. C’était très intense, voire effrayant. Ce n’est pas un plateau dans un studio, bien confortable, avec quelques fonds verts si nécessaire, là on était dans une vraie mine! Bienheureusement, Tomer est tellement bon pour les combats et l’action que je me suis senti en sécurité avec lui, je pouvais lui faire confiance. Quand on fait une scène d’action avec un autre comédien, c’est plus une danse qu’un combat, on ne se bat pas, on essaie plutôt de s’aider. C’est presque un ballet, une bagarre chorégraphiée. Pour ça, il fallait un bon partenaire. C’est le cas de Tomer. »

Ce souci de la véracité dans les scènes d’action sera sans doute l’une des clés du succès du film. « On sait très bien qu’on ne va pas concurrencer Mission Impossible en termes de production, confesse Olivier Masset-Depasse, donc il faut trouver un autre axe, se concentrer sur les enjeux personnels des personnages, et avoir une approche différente de l’action. » Plus artisanale, mais donc plus réaliste aussi peut-être? « L’avantage ici, c’est que tous les acteurs font leurs cascades eux-mêmes. Quand ils descendent à 40 km/h sur leur luge, on voit qu’ils ont froid, on voit qu’ils ont peur! »

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Tomer Sisley, Olivier Masset-Depasse, James Franco (c) Versus Prod. – Pan Cinema – Guillaume Van Laethem

Les cascades, c’est le fort de Tomer Sisley, c’est même sa marque de fabrique. Comme Largo, il pratique les sports extrêmes, est un pilote émérite, il parle même un nombre impressionant de langues. Ce rôle, il était fait pour lui… « Quand j’ai découvert les trois premiers tomes de la bande dessinée, j’ai réalisé que je n’avais jamais rencontré un personnage de fiction avec lequel j’avais autant de points communs. Ce qui nous différencie, je dirais, c’est le compte en banque. Mais j’y travaille (rires). » Le comédien plaisante, n’empêche qu’il s’est sérieusement entraîné, et astreint à un régime drastique (« des protéines, des légumes, des protéines, des légumes, des protéines, des légumes, et encore un peu de protéines ») pour rendosser le costume du personnage. Il a donc fallu retrouver le physique, mais aussi, explorer ses nouveaux enjeux. « C’est un personnage que je retrouve 15 ans plus tard, c’est très excitant, mais on se pose plein de questions, d’autant qu’entre temps, il est devenu père, d’un ado en conflit avec lui – et qui se fait enlever dès le début du film. Est-ce que c’est encore le même? Qu’est-ce qui reste du personnage qu’on a campé? Qu’est-ce qui change, pourquoi? » 

L’approche du cinéaste belge rappelle celle déployée dans Illégal (qui a fini de convaincre Tomer Sisley de reprendre le rôle) ou Duelles, soit un recours au prisme du thriller psychologique. « Pour les scènes d’action, il fallait trouver le bon équilibre entre le fait que ce soit extrêmement préparé, et l’envie de laisser un peu de place pour l’improvisation. A priori, c’est déconseillé, mais j’ai un côté sale gosse, donc de temps à autres, on a laissé la place à l’improvisation même sur ces scènes hyper chorégraphiées, ce qui m’a permis d’aller chercher d’autres choses chez les comédien·nes. » L’idée étant de ne pas perdre les conflits des personnages dans l’action? « Oui, faire un peu d’esbroufe, mais sans perdre les personnages! »

La sortie du Prix de l’argent: une aventure de Largo Winch est annoncée pour octobre 2024. Aux côtés de Tomer Sisley et James Franco, on retrouvera également Elise Tilloloy (« une révélation » s’enthousiasment à l’unanimité le cinéaste, le producteur, et son partenaire de jeu), ainsi que la comédienne française Clothilde Hesme, et le comédien belge Koen de Bouw.

 

 

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