Sur le tournage de… « Entre-Deux »

A l’automne dernier avait lieu le tournage de Entre-Deux, deuxième long métrage de Jonas d’Adesky, remarqué avec Twa Timoun, qui revient pour nous sur cette expérience.

Lorsque nous rencontrons Jonas d’Adesky, il émerge tout juste de cette expérience si intense et si singulière que peut être le tournage d’un long métrage. Pour le cinéaste belgo-rwandais, l’expérience s’est avérée dépaysante à plusieurs titres. Déjà peut-être parce que si son premier long métrage, Twa Timoun, avait été tourné dans des conditions hyper légères, dans les rues de Port-au-Prince, il y a maintenant plus de 10 ans, ce film-ci se déployait sur deux continents (au Rwanda et en Belgique), avec un plus grand nombre de comédien·nes (dont une équipe de basket féminine), et dans un contexte productionnel tout autre, plus conséquent, et donc apportant son lot de contraintes. « Ce fut un long cheminement, nous confie-t-il, notamment parce que quand j’ai tourné Twa Timoun après mes études, je l’ai fait de façon légère, et je n’avais aucune idée de la façon dont on produisait un film de façon plus traditionnelle! »

Un long cheminement avant d’arriver enfin sur le plateau, un long cheminement aussi avant de trouver la forme qui accueillerait le sujet qui l’occupait. Le film dresse le portrait de Lia, métisse rwandaise est au crépuscule de sa carrière de basketteuse professionnelle. Un jour, l’entraineur de l’équipe nationale rwandaise lui propose une sélection en vue du championnat d’Afrique. Elle part au Rwanda où elle n’est plus retournée depuis ses 9 ans quand elle a dû fuir le génocide. Ce retour ravive les souvenirs du passé et va profondément bouleverser sa vie. 

Cette expérience du métissage fait largement écho à l’expérience personnelle de Jonas d’Adesky, et de son père. « Quand j’ai tourné Twa Timoun en Haïti, les gens pensaient que j’étais haïtien. Cela m’a fait réfléchir à mon rapport à mes origines, à mon métissage. Mon père est rwandais, il était important pour lui de nous faire découvrir son pays, et nous y sommes allés pour la première fois en 2000. Je n’avais pas envie d’y retourner en tant que touriste, j’avais envie d’y créer quelque chose. Je me suis inspiré de l’histoire familiale de mon père, compliquée, faite de secret, d’exil en Europe, d’arrachement à son pays et sa famille. De traumas du passé qui n’ont pas été résolus aussi. Je m’en suis beaucoup nourri, dans un premier temps, puis je m’en suis éloigné pour créer une pure fiction. »

Et de fait, il imagine une héroïne, confrontée presque malgré elle par le sport à la question de son identité et ses origines. « Le côté sportif professionnel permet d’être dans un présent si exigeant, si prenant, avec une hygiène de vie hyper stricte et une disponibilité totale, qu’il explique que l’on n’a pas vraiment le temps de se poser des questions sur sa vie. »

Le basket s’inscrit profondément dans le paysage culturel contemporain du Rwanda, comme l’a découvert Jonas d’Adesky en faisant ses premiers repérages, où il constate qu’il y a des terrains de basket partout. Il faut dire qu’il est très décidé à donner à voir le Rwanda d’aujourd’hui dans le film. « Il y a eu de nombreux films sur la période du génocide, j’ai parfois le sentiment qu’il n’y a que par là que l’on s’intéresse à ce pays, alors que celui-ci s’est reconstruit de façon incroyable. Je voulais déplacer les enjeux. Le génocide fait partie du passé, à ce titre il est constitutif du présent, mais il n’est pas le sujet de mon film. »

Il n’est pour autant pas question de faire l’impasse, d’autant que le génocide, inévitablement, à une part dans l’histoire familiale de l’héroïne. Mais cette histoire reste floue. Faute d’en avoir connu un récit, d’avoir entendu les mots qui pourraient lui donner forme, cette histoire reste une image manquante pour Lia. Le réalisateur a dès lors choisi de recourir à l’animation pour évoquer ses souvenirs. « Lia avait 9 ans quand elle a quitté le Rwanda, les images qu’elle garde en tête sont très floues. Cela me semblait artificiel d’avoir des flashbacks réalistes. Il y a tout un travail sur le dessin dans le film, d’autant que son père lui-même dessine, c’est même comme ça qu’il s’exprime, dans des carnets, dans des esquisses au crayon assez basiques. Ce sont ces carnets qui vont permettre à mon héroïne de reconstruire ses propres souvenirs à partir de ceux de son père. J’aimais bien aussi l’idée de pouvoir se tromper sur le passé, de le reconstruire différemment après, ce que l’animation permet. »

Ses souvenirs lui reviennent au fil de son périple sur les routes du Rwanda. Le film est aussi une sorte de road movie, qui d’étape en étape, lui permet de reconstituer le puzzle de son histoire. On voyage avec Lia, dans une exploration spatio-temporelle de son identité.

Restait à trouver celle qui allait incarner Lia. Jonas d’Adesky tenait à travailler avec une comédienne métisse rwandaise, et dans le milieu, un nom s’imposait et revenait de tous les côtés, celui de Sonia Rolland. Bien sûr, Sonia Rolland a d’abord été connue pour son titre de Miss France. Il a donc fallu évacuer cette étiquette pour penser le personnage, et il se trouve que la désormais comédienne, réalisatrice et productrice a justement fait du basket dans sa jeunesse, c’est même sur un terrain de basket qu’elle a été repérée. « C’était un signe, et aussi un soulagement de travailler avec une comédienne qui maitrisait le geste sportif. Et puis Sonia s’est beaucoup retrouvée dans l’histoire de Lia. Ce fut une collaboration très riche, ce qui était d’autant plus important que pour le reste du casting, nous avons travaillé avec de nombreux non-professionnels, que Sonia a magnifiquement accompagnés. »

Le tournage s’est donc déroulé en octobre et novembre dernier en très grande majorité au Rwanda. Pour mener à bien cet ambitieux projet, Jonas d’Adesky a pu s’appuyer en Belgique sur Néon Rouge Production, structure créée par Aurélien Bodinaux, et au Rwanda, sur la connaissance du terrain du cinéaste devenu producteur pour l’occasion Joël Karekezi (La Miséricorde de la jungle). « C’était une joie, et un défi, car l’industrie audiovisuelle y est en pleine structuration, il fallait faire face à des problèmes logistiques qui ont eu un impact sur le planning, très serré. La pluie ne nous a pas facilité la tâche non plus! Mais tourner avec deux caméras nous a sauvés je pense. Cela s’est avéré très puissant d’un point de vue créatif aussi. »

 

 

 

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