Sur le tournage de… « Discordia »

Visite sur le tournage de Discordia de Matthieu Reynaert. 

Juin 2023. Il fait encore beau en Belgique. Chaud même, très chaud sur le tournage de Discordia, premier long métrage de Matthieu Reynaert. L’équipe est installée près de Wavre, dans un grand terrain boisé où surgissent quelques ruines, et au bout d’un chemin, une cabane en bois à l’aura mystérieuse. On y trouve des fioles, des décoctions, quelques branchages odorants, un crapaud au fond d’une bouteille, des peaux d’animaux tendues sur les murs… et une perche son. Au coeur de cette installation rustique, l’équipe s’agite pour préparer la grande scène de l’après-midi, une confrontation intense entre Aerin et Carver, une fille et son père, Sophie Breyer et Thierry Hellin. Le film, qui a reçu l’aide aux productions légères, est produit par Stéphane Lhoest pour Dragon Films (à qui l’on doit notamment Un monde de Laura Wandel).

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« Toi, tu seras un cinéaste de la matière. » Cette prédiction de Benoît Mariage, proférée alors que Matthieu Reynaert est encore étudiant à l’IAD, et qu’il réalise un exercice documentaire dans une ferme, trouve tout son sens aujourd’hui, à l’ombre des arbres. A l’origine de Discordia, il y a une envie, diffuse mais motrice, celle de filmer la forêt, d’en faire une prison à ciel ouvert. « Ce qui m’intéresse dans la forêt, nous confie le cinéaste, c’est la matière. J’ai voulu faire un film avec beaucoup de gros plans, tout en caméra à l’épaule, quelque chose de sensoriel, donner l’impression qu’on marche sur les feuilles, qu’on voit les rainures du bois, qu’on touche les étoffes assez rêches des vêtements des personnages. Je voulais qu’on voit les visages de très près. Et puis la forêt, c’est aussi le mystère. »

Alors Matthieu Reynaert y imagine un huis clos (« qui en soi aurait très bien pu se dérouler dans un appartement bourgeois! »). « On dit qu’une bonne histoire, ce sont de bons conflits, et ici, il n’y a que des conflits. On a trois personnages qui se tournent autour, on ne sait jamais qui ment à qui, qui manipule qui, qui est sincère. »

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Matthieu Reynaert

« Ce qu’a voulu explorer Matthieu, explique Sophie Breyer, c’est le sentiment d’appartenance. Est-ce qu’on appartient à un groupe parce qu’on y a été socialisé, ou est-ce qu’on appartient à sa filiation? Mon personnage, Aerin, a grandi loin de son père, de sa famille de sang. Arrivée à l’âge adulte, on lui confie une mission, comme un rite initiatique: aller tuer son père. Mais elle n’y arrive pas. » 

Son père, c’est Carver, « un bûcheron veuf, dont la femme était sorcière, qui vit aujourd’hui dans la forêt, poursuit Thierry Hellin, au milieu des fantômes et des âmes errantes. » Ce qui a touché le comédien, c’est la façon dont « cette relation père/ fille résonne de façon très contemporaine, et pose la question: comment on se positionne-t-on par rapport à ce qu’on nous a enseigné, à ce qu’on hérite de ses parents, par rapport à l’inné et l’acquis. comment on se débrouille avec ça? »

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Sophie Breyer

Carver vit comme un ermite depuis des années, c’est « un homme brisé à l’intérieur. Avec le retour de sa fille – et son fiancé -, il doit réapprendre à être un être social. Il ne sait plus communiquer avec les autres, continue Matthieu Reynaert. Il doit par ailleurs réconcilier la version idéalisée qu’il avait de sa fille avec celle qu’elle est vraiment devenue, ni sainte, ni victime. Un personnage féminin positif et vaillant, mais que l’on a imaginée pleine de paradoxes, on a travaillé pour lui donner des tons de gris. »

Une bonne histoire, ce sont de bons conflits, on l’a dit, encore fallait-il les matérialiser, ces conflits. Et pour ce faire, le cinéaste avait une idée: des combats à l’épée: « J’ai déjà beaucoup écrit pour des films dans lesquels on est dans le non-dit, le hors champ. Ici, je voulais que les choses puissent exploser. Qu’on traduise les luttes internes des personnages par quelque chose de physique, l’effort fait souvent sortir les émotions. On crie sa rage, on crie sa colère, ça vient avec le geste. Les combats à l’épée, c’est la matérialisation ultime du conflit. »

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Thierry Hellin

C’est aussi un terrain de jeu incroyable pour les comédien·nes. « J’ai adoré les séquences de combat, confirme Sophie Breyer, c’était un vrai challenge pour tout le monde, et puis physiquement, c’était assez exigeant, il a fallu qu’on se dépasse, et j’ai pris du plaisir à affronter cette épreuve physique. Et puis je sais bien que je ne vais pas jouer souvent ce genre de partitions. »

« C’était comme retomber en enfance, s’enthousiasme pour sa part Thierry Hellin. Le genre de rôle où quand on te le propose, tu retournes dans la cours de récréation, on joue pleinement: on dirait que j’étais un guerrier et que j’allais me battre. »

Donc, on reprend, la forêt, les fantômes, les combats à l’épée. Mais c’est quel genre de film, en fait? « C’est un film de genre – ou presque ! » nous confie le comédien. Matthieu a crée un univers très particulier, nourri d’heroic fantasy, un peu angoissant, sylvestre et nocturne. »

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« Il me fallait un contexte qui justifie que mes personnages vivent dans la forêt, renchérit le réalisateur. C’est un lieu riche de secrets, et c’était excitant d’imaginer emprunter à ce genre de films, mais en français, en Wallonie. »

« Je dirais que le film relève d’un genre assez hybride, continue Sophie Breyer. Il y a un côté très naturaliste, et en même temps on joue avec des potions, des pouvoirs, des apparitions. Il fallait trouver l’équilibre, le ton juste, ne pas ajouter de couches de théâtralité dans un univers naturellement grand. Rendre quotidien quelque chose qui ne l’est pas. Le décor lui-même était assez fantastique. Le rapport à l’environnement, travailler en extérieur aussi, c’était très stimulant. Finalement, on a fait beaucoup de choses qu’on ne nous demande jamais de tenter, en termes de jeu. On a pu essayer des choses différentes que ce qu’on fait sur des formats plus classiques. »

Comme un petit air de magie, en somme… Le mot de la fin pour Matthieu Reynaert: « Il y a eu des moments où j’étais au combo, je voyais la prise en train de se faire, tout se cristalliser, la lumière, le jeu, c’était ce dont j’avais rêvé. »

Vivement l’année prochaine pour découvrir ce film belge d’un nouveau genre.

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