Sumeya Kokten, femme de caractère

Sumeya Kokten n’est pas femme à transiger. Lorsqu’elle décida en 2007 qu’elle voulait tourner un film alors qu’elle n’y connaissait rien, personne n’a pu l’arrêter. Elle avait une histoire à raconter et Sens interdits a fait le tour des festivals du monde entier. Pour son deuxième long métrage, elle avait d’autres ambitions: réaliser un thriller grand public. Sans Oui, mais : et les millions d’euros? Pas nécessaire pour elle. Quand on veut, on peut. Et une fois encore, elle a surpris tout le monde : Faces Cachées (Gizli Yüzler Fragman) a envahi les écrans turcs et en étant proposées dans des multisalles belges du calibre de Kinepolis et Cinepointcom.

Elle vient tout juste de présenter en Turquie, son troisième long métrage, un nouveau suspense psychologique au cœur d’un trio (deux hommes, une femme) que l’amour et les mensonges vont mettre en péril.

 

 

Dernière danse a été filmé à Bruxelles: Schaerbeek, St Josse, Evere, Anderlecht, avec des comédiens belges d’origine turque. Plus un acteur turc (Tayanç Ayaydin ) très connu au pays. J’ai décidé de tenter l’expérience de tourner en français et de doubler les dialogues en turc pour la sortie là-bas. Je suis satisfaite du résultat. Le défi était que l’acteur qui venait directement de Turquie ne parlait pas un mot de français. Il a donc dû mémoriser les textes par cœur. Il y a eu de petits problèmes d’articulation, mais ça collait parfaitement au personnage : un homme qui débarque chez nous pour y vivre avec sa copine et qui a du mal à s’habituer à la vie chez nous.

 

 

 

C’est un des trois rôles principaux de l’histoire le mari dépressif que sa femme trompe avec son meilleur ami. Dès l’ouverture du film, on comprend qu’il est au courant et qu’il veut se venger.

En Belgique, une fois encore le film sortira dans les Kinepolis et dans le circuit des Cinepointcom. On commence toujours avec quelques séances et on voit comment ça fonctionne pour ajuster l’offre à la demande. Ici le film sera présenté mercredi en avant-première au Kinepolis, mais son exploitation débutera en fait vendredi. On se cale ainsi sur le rythme turc (au américain NDLR). En Turquie, Dernière danse sort dans un circuit commercial. On démarre avec plus ou moins 120 écrans.

 

 

Même si Sumeya se débrouille pour que ses films ne coûtent pas trop cher, il faut néanmoins réunir quelques dizaines de milliers d’euros pour tourner un long métrage qui ait une allure professionnelle. Et ils ne viennent naturellement pas de la poche de la réalisatrice.

 

Je travaille avec des sponsors, des aides de la Turquie et de la communauté turque en Belgique. Pour la promotion, j’ai reçu l’aide de la fédération Wallonie-Bruxelles. Là, j’avais un acteur connu à l’affiche et je n’ai donc pas eu trop de difficulté à composer un budget minimum. Pour Dernière danse, je n’ai même plus eu à me déplacer chez les sponsors éventuels, j’ai travaillé avec la SPRL d’une amie, Liman production qui prendra encore davantage d’importance sur la production de mon prochain film. C’est formidable, car je peux désormais me concentrer uniquement sur l’aspect artistique du projet: l’écriture, le tournage, la postproduction.


En Belgique, je m’occupe directement de la distribution.

 

 

 

Femme de caractère née en Belgique, mais riche de deux cultures, Sumeya Kokten a fait de cette particularité un atout qu’elle excelle à développer

En Turquie, je suis perçue comme une petite Turque qui essaie de percer en Belgique. Les professionnels turcs sont très contents et attentifs à mon parcours. Les trois grands groupes me suivent depuis mon premier film. Özen film, un des gros distributeurs turcs s’occupe de la sortie là-bas.

 

 

Je connais un peu mieux les exploitants turcs depuis que j’ai collaboré avec Dcinex, une société liégeoise. Mon travail consistait à démarcher les exploitants turcs pour multiplier les écrans pour le VPF. L’idée est d’aider les salles turques à digitaliser leur projection en trouvant des accords avec les distributeurs qui doivent, jusqu’en 2018, cotiser à cette cagnotte lorsqu’ils proposent des films. Nous avons rapidement convaincu Cinemarine et Sukru Avsar, Pink et Prestige (soit plus de 350 écrans) et j’ai ensuite assuré le contact entre les exploitants et Dcinex qui se charge de récolter l’argent que les distributeurs donnent aux salles pour permettre la digitalisation. Tous les contacts que j’ai pris sur cette opération m’ont finalement servi à titre personnel: ces groupes savent désormais qui je suis et j’obtiens plus facilement des écrans pour mes nouveaux films (elle rit).

 

 

L’histoire d’amour entre le cinéma et Sumeya commence donc en 2007 et elle est typique de la dame qui ne perd pas de temps à douter: foncer est sa façon de vivre. Et jusqu’ici, ça ne lui a pas trop mal réussi.

 

En 2007, j’ai écrit mon premier scénario et je l’ai tourné en 2008. J’avais besoin de me livrer tout simplement. Un de mes amis, Hatuey, qui était machiniste m’a incité à en faire un film. Il m’a expliqué comment fonctionnait le métier de la production ce que j’ai trouvé très décourageant. Je ne suis pas particulièrement patiente et je n’avais pas envie d’attendre des années que des financiers réunissent des fonds. À l’époque, Hatuey travaillait sur Elève Libre de Joachim Lafosse et m’a invitée sur le tournage, en douce.

Joachim n’était pas au courant (elle rit). J’ai vu comment tout ça fonctionnait : la machinerie, les figurants, la mise en place. Mon ami qui voulait me tester m’a alors demandé si j’avais toujours l’intention de tourner un film et je lui ai répondu: « bien sûr que j’en suis capable: je n’ai pas besoin de tout ça, moi. Une caméra, deux petites lumières, quelques personnes pour m’aider, et j’y vais !

A la base, je suis musicienne, je compose, je chante et je ne savais pas si j’allais être cinéaste, mais j’étais curieuse et décidée. Hatuey m’a présenté Léo Lefèvre qui travaillait comme assistant-cameraman sur le tournage. Je lui ai expliqué mon projet et il a été convaincu. Alors, on s’est lancé. Le tournage a duré environ deux mois.

 

 Sens interdits raconte l’histoire de Selin, une jeune femme turque qui vit une passion amoureuse avec Jennifer, une policière qui travaille à Bruxelles. Selin n’ose pas révéler à sa famille la liaison qu’elle entretient, car ses parents sont très traditionalistes.

Tout va se précipiter quand Kadir, un mafieux qui se cache derrière une couverture de concessionnaire, tombe amoureux de Selin et demande aux parents la main de leur fille. Selon la tradition, ils acceptent. Selin n’a plus le choix, elle va devoir agir, gérer sa vie, son amour pour Jennifer et s’opposer à son respect de sa famille.

 

Valèrie Muzzi et Edwige Baily ont accepté les rôles, la Fédération Wallonie-Bruxelles nous a apporté son soutien et le film a alors fait le tour du monde des festivals.

J’ai adoré cette expérience et ça m’a fait comprendre que j’avais envie de réaliser des films, plus cinéphiles, comme ceux-là porteurs d’un vrai sujet, avec peut-être à l’avenir une vraie production belge, (Sumeya a un contact solide avec une excellente société de production belge mais il est encore trop tôt pour en parler), mais aussi des films plus commerciaux à destination d’un public plus large.

 

Au niveau des scénarios, je travaille depuis toujours avec Maude Florent qui est une amie de longue date. Quand nous pensons que le travail est abouti, il y a toujours un script doctor, ou en tous cas un scénariste professionnel qui jette un coup d’œil sur le travail et nous conseille.

 

Dans une configuration identique, Sumeya s’attèle déjà à son nouveau projet

 

Dès le mois de juillet, je tourne mon prochain film, Cercle vicieux, qui est déjà programmé dans les release turcs: il y sortira en mars 2016. C’est rapide, mais je suis quelqu’un de déterminé et je n’ai pas envie d’attendre.

Aujourd’hui, avec 100.000 euros, tu peux parfaitement réaliser un long métrage qui se tient. On n’a pas besoin de quémander systématiquement les soutiens officiels : la Fédération Wallonie-Bruxelles, c’est génial pour aider les jeunes cinéastes qui se lancent mais les cinéastes ne devraient pas tous être suspendus à leur aide.

Avec la technique moderne, il existe de nombreuses façons de tourner un film. Tout dépend si on veut filmer ou passer son temps à se plaindre. Moi, j’essaie toujours de me débrouiller. Et, finalement, je n’y arrive pas si mal…

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