Rencontre avec Fabrice du Welz

On a rencontré Fabrice du Welz, qui présentait à l’occasion du BIFFF son dernier film, Message from the King, tourné et produit aux Etats-Unis. Il nous parle de son héros, Jakob King, de son expérience américaine, de sa vision de l’avenir, et de son prochain film, Adoration.

 

 

 

En provenance de Cape Town, Jacob King débarque à Los Angeles à la recherche de sa sœur disparue. Avec un billet retour pour l’Afrique du Sud sept jours plus tard, et 600 dollars en poche. Au bout de 24 heures, il découvre que sa sœur est morte dans des circonstances étranges…

 

Présenté en totale exclusivité au BIFFF, Message from the King sortira le 10 mai prochain en France. Pas de sortie salle annoncée en Belgique, et pour cause, les droits ont été achetés par Netflix. C’est donc en ligne sur le site de l’opérateur américain qu’il faudra le guetter. Le film bénéficie d’un casting de haute voltige, à la tête duquel Chadwick Boseman, futur Black Panther pour Marvel. Fabrice du Welz revient pour nous sur cette expérience si particulière, dure mais enrichissante. Il nous parle également en exclusivité de son prochain film, Adoration.

 

Qui est Jakob King?

 

C’est un homme en colère. Ce personnage m’a d’emblée fasciné. J’ai eu la chance d’avoir un rapport privilégié avec Chadwick Boseman, qui l’incarne, et qui produit le film, on s’est beaucoup soutenus pendant toute la préparation, le tournage, et même la post-production. Et puis je me suis beaucoup identifié à ce personnage parachuté seul à Los Angeles, comme moi. J’ai aussi perdu mon père pendant la pré-production du film, et il y a vraiment quelque chose de très fort qui s’est cristallisé. Je me suis identifié à la rage, à la colère, mais aussi à la noblesse de Jakob, à sa tendresse. Son drame, c’est qu’il arrive trop tard. Il est bouffé par le remord de ne pas avoir été là au bon moment. Il y avait énormément de substance à creuser chez lui. Le scénario était parfois un peu sec et carré, quand je l’ai investi, j’ai essayé de développer certaines interrogations,  mais malheureusement pour plein de raisons, ces choses ne sont plus dans le film, et je le regrette. Mais bon, c’est un film de producteur.

 

 

Quelle est ta géographie imaginaire de Los Angeles?

 

Dans tous mes films, les environnements sont traités comme des antagonistes, ils travaillent toujours contre mes protagonistes. Même s’il y a un ancrage certain dans le réalisme, à un moment, il faut basculer vers une abstraction cinématographique. Pour moi, Los Angeles était une ville que je connaissais peu, que j’ai appris à connaître et à aimer passionnément, il fallait la reconstituer, lui donner un cadre. C’est une ville où le pire côtoie le meilleur en permanence, j’avais très à coeur de lui donner une odeur, faire un travail expressionniste, en faire une sensation. Je me suis inspiré de films des années 70 sur la ville que j’adore, comme Hardcore de Paul Schrader, mais aussi des romans d’Ellroy, Chester Himes, Elmore Leonard. Un LA profondément poisseux, pluvieux, sombre. Je cherche toujours à inscrire les personnages dans un environnement le plus organique possible.

 

 

L’un de tes objectifs est aussi de rendre les films intemporels pour qu’ils restent modernes?

 

En tant que cinéphile, je vois les films qui vieillissent, et ceux qui ne vieillissent pas. Je pense que les films qui ne vieillissent pas, ce sont ceux dont le rapport à la photographie est le plus juste possible. Il y a des films qui ont 40 ans, et qui pourtant ne vieillissent pas, grâce à leur abstraction artistique. C’est très difficile à atteindre. L’intemporalité, c’est inscrire les personnages dans un environnement qui soit le plus cohérent artistiquement. Les trois grands axes, c’est le décor, les acteurs et la lumière. Les films qui vieillissent mal, ce sont souvent ceux qui ne trouvent pas cette symbiose, ou sacrifient l’un de ces aspects, souvent les décors ou la lumière.

 

Pourquoi l’aventure américaine?

 

Mon métier, c’est metteur en scène, et comme je suis peu un contrebandier… J’aime le goût du risque, je suis toujours partant pour m’éloigner. Je me confronte parfois à des choses sur lesquelles je n’ai pas le contrôle, et ça peut être frustrant. Cela a été le cas particulièrement pour la post-production, où je n’avais aucun contrôle. Mais j’ai été engagé pour faire un job, c’est ce que j’ai fait. Au bout du compte, c’est plus leur film que le mien, même si j’ai tout fait pour me l’approprier au mieux.

Aux Etats-Unis, le royaume du metteur en scène, c’est le tournage. Là, j’ai pu choisir tous les postes. Mais après… La Director’s Guild of America permet aux metteurs en scène de faire 10 semaines de montage, c’est le fameux Direct’s Cut. Après ça, les producteurs viennent voir le montage, et décident si le réalisateur peut continuer ou s’ils reprennent les choses en main. Ce sont toujours les producteurs qui ont le dernier mot. Il faut être patient et diplomate, j’apprends… Je n’ai pas lâché, parce que j’ai voulu amener ce film au plus près de ma vision. J’ai voulu faire un film sans effets spéciaux, à hauteur d’homme, dans un LA poisseux, j’ai réussi à imposer le 35mm. Il faut prendre le film pour ce qu’il est, un vrai pulp, avec des archétypes, et j’espère avec un petit quelque chose en plus.

 

Comment es-tu arrivé sur ce projet?

 

Depuis très longtemps, je suis approché par des Américains pour tourner là-bas, notamment pour faire des remakes de films d’horreur. Il y a des choses que je n’ai jamais voulu faire… Il y a quelques années, David Lancaster, qui était producteur délégué chez Bold Films (Drive, Whiplash, Nightcrawler), m’a proposé un projet un peu particulier, à tourner en Afrique du Sud, une sorte de film de science-fiction. On a fait beaucoup de repérages, on a beaucoup écrit. Et puis le film ne s’est pas fait, notamment parce que David a quitté Bold. Il est devenu exécutif pour différent groupes, et il a hérité de ce scénario, qui était packagé par mon agent, William Morris. Il fallait tourner vite, car le comédien principal attaché au projet Chadwick Boseman, devait se libérer pour aller incarner le Black Panther de Marvel. Tout ça s’est fait dans une précipitation insensée. J’ai lu le scénario, rencontré Chadwick, on s’est très bien entendu, et je suis parti m’installer là-bas dans l’urgence. Tourner un film indépendant à LA, ce n’est pas simple, et il faut bien se rendre compte que c’est un autre monde.

 

 

Quels étaient tes dogmes, tes visions de réalisation sur ce film?

 

Ils ont en partie été fixés par les moyens limités. Je voulais faire un film noir, et j’ai dû le faire en lumière du jour, ce qui n’est pas une petite contrainte. Par ailleurs, j’ai tourné en 35mm, ce qui a amené beaucoup de problèmes techniques. Plus personne ne tourne en 35mm évidemment aux Etats-Unis, et sur un film de 8 millions de dollars… Il y a un problème de technicité, les techniciens ne sont plus formés. J’ai eu beaucoup de problèmes, et il a fallu trouver beaucoup de solutions… Je crois que je dois aimer ça, la difficulté! C’est très galvanisant de tourner là-bas, avec des acteurs de cette classe-là… C’est un autre monde, et nos petites poses d’auteurs-réalisateurs qui veulent avoir le dernier mot, là-bas, tu oublies. A moins d’avoir fait beaucoup de milliards de dollars au box-office, et encore… Même Fincher ou Scorsese ont beaucoup de difficultés. La semaine dernière, j’étais au Festival de Beaune avec Park Chan-wook. On parlait de nos expériences américaines respectives. Je lui demandais pourquoi il avait envie de retourner là-bas, alors que son expérience avait été tellement difficile, et il m’a dit: « Parce que j’ai réalisé que tourner aux Etats-Unis, avec toutes les interférences et les contraintes que cela implique, seuls les meilleurs cinéastes arrivent à y faire de grands films ».

 

Cela incite aussi à repousser ses propres limites…

 

C’est vraiment ça, c’est assez juste sa remarque. Il y a de tels contraintes et problèmes tout le temps, que parvenir à faire un bon film là-bas, c’est extrêmement compliqué. C’est pour ça que j’ai une grande admiration pour des réalisateurs comme Denis Villeneuve aujourd’hui. Pousser ses limites, évidemment, j’adore ça. Etre dans un environnement qui pousse à aller plus loin. En France, ça s’est très mal passé, c’était le fond du panier. Aux Etats-Unis, il n’y a pas de paresse, ni au travail, ni intellectuelle, tout est tout le temps remis en question, les producteurs travaillent, les acteurs travaillent. Mais les intérêts financiers priment. C’est très difficile d’arriver à une cohérence artistique quand il y a différents groupes qui financent le film, et presque autant de visions du film.

 

Le film a été acheté par Netflix, il sort en salle en France, mais pas sur les autres territoires…

 

La cartographie du cinéma mondial est en train de changer avec Netflix. Bien sûr, je tourne un film en 35mm, ce qui n’est pas rien aujourd’hui, je suis profondément cinéphile, je rêve que l’on voit mon film en salle. Mais les paradigmes bougent, on ne peut pas aller contre, il va falloir les accompagner. Je suis convaincu que dans 10 ans, seul un film sur 10 sortira en salle. Ce sera la fin de la dictature des exploitants, des distributeurs. Les studios vont peut-être se remettre à embaucher des réalisateurs sous contrat, pour plusieurs films. Je crois que Netflix a bien compris qu’elle devait encourager la créativité, et que cela peut être pour les créateurs l’opportunité de reprendre le contrôle à Hollywood.

 

Pourrais-tu nous parler de ton prochain projet, Adoration?

 

Le scénario est écrit, j’espère que l’on va pouvoir le tourner cet été. On a l’argent de la Commission, on a une coproduction française, on attend des réponses incessamment sous peu. C’est un petit film, très modeste. S’il y a un alignement des planètes, on tourne cet été. C’est une histoire d’enfant, celle d’un gamin de 11 ans qui vit avec sa mère dans une espèce de maison pour gens qui ont des problèmes psychologiques, des gens aisés. Sa mère est femme à tout faire dans ce domaine. Un jour arrive une gamine de 15/16 qui a la beauté du diable, et qui est une énigme pour lui, et qui est schizophrène. Il va en tomber éperdument amoureux, au-delà du raisonnable, et elle va l’emmener dans un étrange voyage. Le casting des enfants est en cours. Benoît Poelvoorde va faire un personnage petit mais fondamental dans le troisième acte. Le reste est en cours. On est partis en repérages ce week-end, on est une petite équipe avec mon producteur Vincent Tavier, mon directeur artistique Emmanuel de Meulemeester. Et on a bon espoir de pouvoir tourner dans quelques mois.

 

Dans un prochain article, nous reviendrons également sur la riche Master Class dispensée à l’initiative de l’ASA, devant un public conquis et passionné. Stay tuned!

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