Portrait : Babetida Sadjo, la conquérante

 

«Tel était le sens de ma vocation adulte, je reprendrais en main mon enfance et j’en ferais un chef-d’œuvre sans faille ».

Si nous devions résumer en quelques mots la personnalité de la comédienne Babetida Sadjo et sa façon de vivre son métier, c’est au travers de cette citation de Simone de Beauvoir – tirée des Mémoires d’une jeune fille rangée – que nous aurions une chance d’y parvenir.

En plein tournage en Islande sur le long-métrage And breathe normally d’Ísold Uggadóttir où elle endosse le rôle principal (une première pour elle), Babetida a trouvé un peu de temps à nous accorder et s’est confiée sur son métier d’actrice, la naissance de cette passion qui l’anime depuis l’adolescence, ses envies professionnelles mais aussi les sacrifices qui découlent de ce métier exigeant.

Rencontre avec un sacré bout de femme, courageuse et obstinée, qui, quand on lui ferme une porte, n’a pas son pareil pour trouver son chemin, quitte à passer par la fenêtre.

 

 

Lauréate d’un Ensor en 2015 pour son second rôle dans Waste Land aux côtés de Jérémie Renier, à l’affiche de La loi du déshonneur de Francisco Luzemo, active aussi au théâtre (dans Terre Noire d’Irina Brooks aux côtés de Romane Bohringer et d’Hyppolite Girardot mais aussi il y a quelques mois dans Les murs murmurent, un monologue qu’elle a elle-même écrit), Babetida n’a pas à rougir de son palmarès joyeusement éclectique. Pourtant, rien ne destinait la jeune femme à devenir comédienne.

Née le 19 septembre 1983 à Bafatá, une des villes centrales de la Guinée-Bissau, elle grandit heureuse mais dans une famille pauvre où la place consacrée au cinéma (et à la culture en générale) est quasi inexistante dans son pays. Enfant, elle rêve d’ailleurs de devenir médecin « parce que j’en avais marre de voir les gens crever » puis avocate parce qu’elle voulait défendre les plus faibles et réparer les injustices ou encore sage-femme « car j’avais trop vu de femmes mourir à cause d’accouchements qui se passaient mal par manque d’infrastructures correctes« . Et puis vivre de ce métier était presque inimaginable pour elle :  » Quand on vient d’une famille pauvre, on ne pense pas à être actrice, c’est pas un métier. Mais je n’ai pas à m’en plaindre car même si ça été difficile, cette misère que j’ai vécue, ça m’a construite, ça m’a appris à me battre et ça a fait de moi la personne, mais aussi la comédienne que je suis « .

 

 

A l’âge de 12 ans et pour des raisons familiales, Babetida Sadjo quitte la Guinée-Bissau pour Hanoï, capitale du Viêt Nam où elle vivra 4 ans. Un déchirement pour la jeune femme, très attachée à ses racines mais qui sera pourtant le lieu de naissance de sa future vocation. Scolarisée dans un lycée français, elle s’empresse d’apprendre la langue de Molière : « Je n’avais aucune notion de français en arrivant là-bas, je parlais uniquement le créole. Mon besoin de jouer est né au Viet Nâm. Il fallait que j’apprenne le français assez vite. Alors, avec d’autres élèves de l’école, j’ai pris des cours de théâtre et à la fin de l’année, on a monté une pièce. Ca été ma première confrontation avec le public. Je m’en souviendrai toute ma vie. Et c’est là que je me suis dit : je vais faire du théâtre« .

Quatre ans après son arrivée à Hanoï, contrainte une nouvelle fois pour des raisons familiales de quitter le continent asiatique pour la Belgique (son beau-père y trouvera un nouveau poste), elle arrive d’abord à Liège puis partira ensuite à Bruxelles et au Conservatoire Royal.

 

 

Quand on lui demande comment elle aborde ses rôles, elle confie qu’une chose devient sa priorité avant de tourner, c’est la nécessité de se rendre dans son pays d’origine : « J’ai besoin de cette petite fille qui est à l’intérieure de moi, qui a grandi en Guinée-Buissau et qui a fait de moi l’adulte que je suis aujourd’hui. J’ai besoin d’y retourner et pour tous les rôles que j’ai interprété. Encore plus pour celui-ci où j’ai le rôle principal. J’y suis revenue pendant un mois pour pouvoir me retrouver car c’est ici que je me sens moi-même. Tout passe par mon pays natal avant de passer devant une caméra. La Guinée-Bissau, c’est ma source. C’est mon point d’encrage pour rester juste, pour rester vraie et pour ne pas tomber dans l’interprétation pure« .

Intuitive et émotive, hors de question pour Babetida Sadjo de ne pas donner d’elle-même quand elle interprète un personnage : « Je ne pense pas que je suis une comédienne qui va inventer tout. J’essaye de voir la cohérence entre ce qui est écrit et la réalité ce que j’ai pu voir. Je pars toujours de quelque chose de réel, de vécu pour ensuite aller vers l’imaginaire. Puis je pense qu’on ne peut pas être juste quand on ne fait que jouer, on donne obligatoirement une part de soi, même si le spectateur ne sait pas laquelle « . Et même si il arrive que le personnage qu’elle joue soit très loin d’elle et de ses convictions : « J’ai besoin d’y croire moi-même, quitte parfois à devoir lutter contre le personnage ou le texte. Même les personnages moins aimables, voir salauds, ont une part d’humanité. Et c’est ça que je tente de trouver afin d’être la plus juste possible. Je fais ce métier pour toucher les gens et pour ça, je ne vais rien inventer, je vais me servir de mes émotions« .

 

Quant à la manière dont elle collabore avec les réalisateurs, pas de souci pour elle que de se laisser porter par un metteur en scène tant qu’il existe une connexion « humaine et émotionnelle », comme ça été le cas avec Francisco Luzemo pour La loi du déshonneur : « Lui, je lui fais confiance, je le considère comme un frère. Je le laisse me modeler. J’ai lâché prise pour ce film, j’ai une confiance aveugle en lui car je sais qu’il me permet de découvrir la comédienne que je suis et jusqu’où je peux aller« .

 

Pareil avec Ísold Uggadóttir, pour qui elle tourne en ce moment dans les environs de Reykjavik. Dans ce film racontant le parcours initiatique d’une jeune femme qui doit se retrouver elle-même, s’accepter et être acceptée, la réalisatrice l’a poussée dans ses retranchements, dans le bon sens du terme : « Avec elle, j’ai senti une connexion de fou direct. Elle réussit à me sortir de ma zone de confort et m’amener à rendre le meilleur de moi-même sur le plateau« .

 

Photo de tournage par Colin Donner

 

Auréolée d’un Ensor l’an passé, Babetida Sadjo garde les pieds sur terre. Et même si elle ne cracherait pas sur quelques récompenses de plus dans le futur « Oh oui, je veux bien gagner un jour un Oscar et avoir dix César dans mon armoire (grand éclat de rires) « , cette reconnaissance professionnelle, même si elle est flatteuse, n’est pas pour elle une fin en soi :  » Évidemment que j’ai envie de tout ça, faut pas rigoler. Mais c’est pas mon moteur principal. Je ne pourrai plus aborder le métier de la même façon. Puis ça me ferait trop peur et j’en oublierais mon personnage et je ne serai plus vraie. J’en perdrai mes valeurs et ça c’est impossible « .

Ce métier d’ailleurs, elle en parle comme une évidence qui s’est imposée à elle : « J’ai pas choisi de faire ce travail juste pour être connue et reconnue, être belle devant la caméra et arpenter les tapis rouges. C’est toute ma vie entière, ce métier. Tout ce que je veux, c’est pouvoir l’exercer. Et le faire le mieux possible. J’ai une conviction en moi qui est gigantesque. Personne ne pourra me barrer la route si ce n’est moi-même. On peut me mettre des bâtons dans les roues, si ça doit me prendre dix ans pour arriver à mon but, ça me prendra ce temps là, mais j’y arriverai « .

 

 

Maman d’un petit garçon de six ans, en couple et très proche de sa famille, elle admet que sa profession a parfois des répercussions sur sa vie personnelle : « L’éloignement physique, le fait d’être en tournage loin des siens, ça pèse parfois. Mais j’ai quand même la chance d’avoir mes proches qui peuvent venir me voir sur les tournages. Et quand je ne travaille pas, je coupe tout et ce temps là leur est entièrement consacré, c’est vital « .

Avec un agenda bien chargé, on pourrait penser qu’elle souhaiterait parfois se poser mais elle a pourtant plusieurs projets en tête, dont un qui lui tient à cœur : « Mon rêve est d’un jour mettre en place un festival de cinéma dans ma ville natale, Bafatá. Le but est de faire découvrir le cinéma dans mon pays. Y’a tout à faire puisque presque rien n’existe là-bas. Et c’est important que la culture puisse venir jusqu’à eux. Je crois que si j’avais eu accès au cinéma avant, j’aurais décidé de devenir comédienne plus tôt. Et puis si ça marche, ça pourra peut-être créer de l’emploi là-bas. Je l’espère en tout cas « .

L.M.

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