« Phèdre ou l’explosion des corps confinés »: créer, toujours créer

Avec Phèdre ou l’explosion des corps confinés, Méryl Fortunat-Rossi suit le retour au travail, quelques semaines après le début de la crise sanitaire, d’une troupe théâtrale mue par un irrépressible besoin de s’exprimer à travers son art, mais dont l’avenir est suspendu à la capricieuse évolution de l’épidémie, antagoniste suprême. 

Ils sont comédiens, danseurs ou metteurs en scène.Ils sont confinés, déconfinés, reconfinés. Ensemble, ils jouent Phèdre de Jean Racine. À travers Phèdre et les siens, c’est aussi l’histoire de la place de l’Art qui y est questionnée: à quoi bon créer si c’est pour le faire à l’encontre de ses exigences artistiques ? Par résistance, sans doute.

Mai 2020. Le monde entier ou presque est à l’arrêt. Alors que beaucoup sont encore confinés, certaines activités commencent tout doucement à reprendre, au prix de restrictions sociales fortes. Parmi elles, le théâtre, ou plutôt les répétitions. Sous la houlette de Pauline d’Ollone, une troupe de comédien·nes, chorégraphes et danseur·ses répète une nouvelle adaptation de Phèdre, qui doit être montée à l’automne.

Le besoin de travailler, de réveiller les corps et les âmes abimés par 2 mois d’isolement est viscéral. Toutes et tous célèbrent ce retour à la création théâtrale avec soulagement et reconnaissance. Mais les conditions de création, et notamment la distanciation sociale imposée même lors des répétitions, imposent de réelles contraintes à l’exercice. Peut-on créer sans bénéficier d’une totale liberté de mouvement?

Chacun·e oeuvre pour faire corps – littéralement et psychologiquement – avec ces contraintes, ces restrictions, avec l’espoir que peu à peu elles seront levées. Que le rendez-vous pris à l’automne sera respecté.

Phedre-Meryl-Fortunat-Rossi

Mais après le vent de liberté retrouvée soufflé par le déconfinement, la rentrée s’annonce plus nuageuse que prévue. Les nerfs de l’équipe sont mis à rude épreuve, et les dissensions internes sonnent au diapason des bouleversements qui agitent à nouveau le monde du dehors.

Pourtant il faut composer avec l’incertitude, et transformer l’incroyable matière artistique que représente l’énergie de chacun de ces corps engagés dans la création. Faire avec les doutes, les hésitations, les atermoiements, les tensions. Répondre pour soi et pour les autres à cette question inépuisable: à quoi sert une pièce qui ne serait pas vue?

Méryl Fortunat-Rossi signe ici dans un noir et blanc spectaculaire qui souligne l’intemporalité du questionnement à l’oeuvre un très beau portrait du processus de création théâtrale, mais aussi de la façon des artistes d’être au monde, et dans le monde. Leurs interrogations bien sûr font écho aux nôtres, à celles qui ont pu être soulevées dans une période où les priorités ont dû être repensées, et où la culture en général, et les arts vivants en particulier, ont dû ré-imaginer parfois leur rapport au public, tout en ré-affirmant leur inestimable valeur.

C’est aussi une singulière lettre d’amour aux comédien·nes, danseur·ses, chorégraphes, scénographes, metteur·ses en scène, au théâtre.

Le film est montré aujourd’hui et demain en avant-première dans le cadre de la Compétition Nationale du Brussels International Film Festival.

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