Olivier Gourmet : le visage du mal

Il n’arrête pas de tourner. C’est normal : il peut tout jouer. Les gentils, les méchants, les bienveillants, les amoureux, les distants, les pères, les solitaires, les ministres et les mafieux… Olivier Gourmet est à l’affiche du Guetteur et sa prestation glace le sang des spectateurs. Ce film, il a pris du plaisir à le faire. Il en prend aussi à en expliquer certains rouages, les subtilités de son personnage, son amour pour le polar.

 

Plan de Bataille

 

La première fois que l’on s’est vu avec Michele Placido, c’était à Paris avec les deux coscénaristes. On a davantage débattu sur mon personnage que sur l’ensemble du scénario et des thèmes qu’il abordait.  Sans rien révéler sur Franck, le film n’est pas un documentaire sur ce genre de gars : il n’est qu’un des éléments de la tragédie et du polar qui se tissent. Ensuite, j’ai retrouvé Mathieu Kassovitz et Francis Renaud, entre autres, pour une lecture au cours de laquelle chacun s’est interrogé sur l’interaction entre les rôles. Michele a été très clair en précisant les ressorts humains du récit et sa vision esthétique.  Il voulait notamment un thriller où les hommes aient des poils. J’adore le film de genre et je suis un grand lecteur de polars. Je dis souvent qu’il y a peu de chances que je devienne réalisateur, mais que si je devais tourner un film, ça serait un documentaire ou un polar !

 

 

Un Citoyen au-dessus de tout soupçon

 

L’idée de Michele était limpide  :  Franck devait être irréprochable, avec un visage affable qui donne confiance aux gens.  On a même retouché sa moustache – à l’image de celle de l’ingénieur du son – pour le rendre bonhomme.

Michele a également ajouté des choses qui n’existaient pas dans le scénario : on n’a finalement pas tourné les scènes correspondantes, mais tout cela a nourri la chair du personnage. Par exemple, le décor du pavillon où Franck habite devait être, au départ, celui de sa mère : on l’imaginait avoir vécu en sa compagnie, tandis qu’elle épiait les allées et venues des gens. Michele a gardé l’idée d’une maison ayant une touche féminine, ce qui confère au lieu une étrangeté, un décalage troublant.

Franck est quelqu’un qui ne ressent et ne laisse transparaître aucune émotion. Ce qui ne l’empêche pas de faire semblant d’en avoir. On a travaillé sur cette apparence avec Michele. Par exemple, lorsque dans la première scène, le personnage de Mathieu le pointe avec son arme, Franck se met tout à coup à pleurer : un homme aussi froid que lui n’aurait pas eu peur, donc il est dans la comédie, le masque. il lui arrive d’ailleurs de jouer faux ou de manière exagérée, parce qu’il ne maîtrise pas toujours son «rôle». Michele me demandait parfois d’aller un peu plus dans l’excès, mais on s’est accordé à préserver son ambiguïté.

 

 

Placido ma non Trappo

Michele avait beaucoup travaillé en amont avec son chef opérateur sur le découpage, la lumière et les plans souhaités. Au tournage, tout s’est déroulé de manière concise et précise. Michele me disait qu’il se sentait plus à l’aise en situation, donc il adorait se mettre à la place des comédiens.  Il parlait énormément ou alors il venait jouer les scènes sur le plateau : il se mettait littéralement dans la peau du personnage, ce qui était à la fois plaisant et déconcertant. Au départ, il jouait Franck avec de grandes respirations, des gestes exagérés. J’étais un peu interloqué, puis j’ai compris que c’était pour bien se faire comprendre et non pas pour que je me calque sur lui ! Michele fonctionne à l’instinct et a besoin de ressentir lui-même l’émotion et la dynamique de la scène.  Il a également beaucoup communiqué sur le théâtre, qui est sa grande passion. Ce n’est pas un hasard si le film a une structure proche de celle d’une tragédie. Je n’ai pas senti le regard d’un italien, mais le regard de Michele, sur Paris et le genre policier. Comme c’était le cas de Romanzo CriminaLe, Le Guetteur lui ressemble. Il a sa sensibilité propre et donne un ton au film qui est inimitable. Il y a ce côté implacable qui traverse tout le récit… par exemple, au moment de tourner le dénouement, la référence au western était très claire. Il y a les vestes qui s’écartent et les longs regards que l’on échange. La configuration du lieu nous a plongés dans cette atmosphère : les deux hommes arrivent chacun à un bout de la ruelle et sont contraints au face à face. Michele a également apporté aux images une tonalité glaçante et proche du néoréalisme italien.

Le fait que Michele ait été policier dans sa jeunesse a joué, à l’évidence, en faveur du film.  Il connaît les ressorts humains des policiers, il a été sur le terrain. Sa personnalité et sa culture sont nourries de cette expérience. Il y a des ambiances et des couleurs qu’il a vécues et qui se retrouvent certainement à l’écran.

 

 

Ma Part de Ténèbres

 

Je ne juge jamais un personnage que j’incarne. Sauf à me retrouver dans une parodie. On est dans un film de genre, grand public et grand spectacle, avec le plaisir de jouer avec tous ses codes. Pour autant, Michele voulait être au plus près de l’humanité de ces hommes. Le trio principal est marqué par la solitude : celle du père qui n’a pas pu faire son deuil ; celle d’un militaire qui a déserté et qui n’a pas lâché la violence ; enfin, celle d’un homme malade, reclus dans sa perversité. Cela n’excuse en rien Franck : il a de l’éducation, il est médecin, il connaît la frontière entre le Bien et le mal et se complaît dans le côté obscur. Le Guetteur n’approche pas scientifiquement le monstre qu’est  Franck, mais j’avais en tête ses caractéristiques : il a un ego surdimensionné, il est dominateur, paranoïaque et ne voit le monde qu’à travers son prisme.  Il a aussi des moments de lucidité sur ses actes, comme je l’ai observé dans de multiples reportages.  Franck manipule, possède, détruit les autres : c’est une forme d’adrénaline dont il a besoin, mais qu’il n’arrive jamais à assouvir totalement.

 

Le clan des irréductibles

 

J’avais envie de tourner avec Daniel Auteuil depuis longtemps. C’est quelqu’un que j’apprécie : il est simple, direct, et va droit à l’essentiel dans une scène sans se torturer. Mathieu est parfois plus complexe : il bosse beaucoup parce qu’il a besoin de comprendre profondément les choses. C’est un réalisateur alors il faut qu’il saisisse le déroulé d’un plan. Il remet plus souvent les choses en cause, en questionnant le scénario et les dialogues. C’est agréable de voir un acteur qui s’implique à fond dans l’histoire et le résultat du film. Je m’interroge aussi, mais à l’instar de Daniel, davantage en amont. La dynamique entre nous trois s’est instaurée au moment du tournage. On s’était peu rencontré en amont, donc tout s’est joué dans l’instant des scènes.

 

 

Sous le vernis du polar

À travers le film de genre, Michele voulait parler de décadence occidentale et de barbarie, mais on a peu évoqué tout cela entre nous. Par contre, on savait que le film aborderait à certains moments des sujets forts, comme la sauvagerie humaine, le deuil et l’Afghanistan. Toute la richesse du scénario tient à ces thèmes distillés au cœur d’un film de genre. L’ancrage des rôles et des situations est concret : on est tout sauf dans la caricature du bon et du méchant. J’aime l’idée que chacun a, dans son passé, des éléments qui expliquent ses actes : tous les personnages sont tangibles et font partie intégrante de la réalité sociale. Dans Romanzo Criminale, Michele avait réussi à donner chair à ses «héros», à les rendre humains et accessibles. Connaissant sa sensibilité de cinéaste, je savais qu’il y attacherait la même importance dans Le Guetteur. Le polar n’en est que plus dense et complexe.

 

 

Conclusion de l’enquête

 

J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à aborder ce personnage, même si je savais que le film ne creuserait pas les tréfonds de son esprit. J’ai pu faire des recherches sur ce type de personnalité et en toucher de loin l’essence. Faire un film d’action est également plaisant : il y a toujours un côté enfantin dans ce jeu du gendarme et des voleurs. Pour un acteur comme moi qui aime les ressorts de l’âme, mais qui est aussi ludique, j’y ai trouvé mon compte !

 

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