« Nobody Has to Know »: mémoires de l’amour

Avec son nouveau film Nobody Has to Know, Bouli Lanners ose l’amour, livrant une love story (en anglais s’il-vous-plait) subtile et délicate, faite de petits gestes, d’audaces inespérées et d’envie de liberté. 

Millie a toujours vécu sur son île, au Nord de l’Ecosse, île aussi austère que sublime. Membre d’une petite communauté, fortement marquée par la religion, elle vit pourtant en marge de celle-ci, marquée au fer blanc par son célibat, dans un monde où le rôle de la femme est forcément lié au destin d’un homme.

Phil est l’étranger, arrivé il y a peu sur l’île, avec ses mystères et son accent pour seuls bagages. Volontaire et enjoué, il propose sans imposer sa sympathie aux habitants de l’île qu’il observe d’un oeil curieux et parfois amusé. 

Un jour Phil est victime d’un AVC, dont il se réveille en ayant perdu la mémoire. Millie y voit une opportunité inespérée, et décide de saisir sa chance, la dernière peut-être. Elle vit seule. Il vit seul. Peut-être pourraient-ils vivre seuls, mais ensemble? 

Millie va prendre en charge avec la discrétion qui la caractérise le retour à la maison de Phil. Elle va profiter de son amnésie soudaine (et vraisemblablement provisoire) pour l’aider à réécrire les derniers chapitres de sa vie, réinventer ses habitudes, récréer des souvenirs. Surtout, Millie va lui raconter qu’ils ont été amants, mais qu’elle ne voudrait surtout pas lui réimposer cette relation qui doit être tout sauf forcée.

Mais pourquoi résister à l’amour, quand celui-ci vous tombe dessus sans crier gare? Phil va se laisser porter par cette modeste mais néanmoins belle histoire, par ces doux sentiments, alors que Millie elle va goûter au bonheur de vivre à deux, mais aussi d’être petit à petit considérée autrement par la société. 

Cette félicité nouvelle est pourtant loin de rimer avec sérénité. Millie sait qu’elle s’enferre dans un mensonge dont elle voudrait s’extirper, sans pour autant être prête à renoncer aux quelques bribes d’amour qui lui sont comptées, que ce soit en semaines ou en jours. Phil finira bien par retrouver la mémoire, et que pensera-t-il alors des souvenirs qu’elle lui a inventés, de ces histoires qu’elle lui a racontées? 

Avec Nobody Has to Know, le cinéaste belge s’essaie pour la première fois à un double exercice singulier qu’il réussit avec tact et justesse, offrant tout à la fois un touchant portrait de femme et une histoire d’amour, ni vraiment drame, ni vraiment comédie romantique, juste une vraie belle histoire d’amour.

De celles qui changent à jamais l’être aimé. Millie d’aura pas seulement gagné l’amour, elle aura aussi gagné la liberté de devenir celle qu’elle rêvait d’être, la possibilité de s’autoriser à être heureuse. 

Si l’on retrouve l’art de la composition picturale et la mélancolie que l’on rencontrait déjà tout autrement dans les films précédents du cinéaste, on lui découvre aussi une infinie délicatesse, et un romantisme joliment revendiqué. Romantisme d’autant plus touchant qu’il est le privilège de deux âmes cabossées que la société aurait tôt fait de classer comme vieille fille ou vieux garçon, comme s’ils étaient condamnés à vivre après l’amour. 

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Car ce n’est pas anodin, Bouli Lanners ose aussi l’histoire d’amour « passée l’âge », une histoire entre deux amoureux à l’aube de la soixantaine, où la passion s’écrit autrement, où les corps s’épanouissent différemment, des corps imparfaits mais d’autant plus émouvants.

Avec Nobody Has To Know, Bouli Lanners ajoute un nouveau chapitre à sa filmographie, pour offrir une tendre histoire d’amour, doublée d’un surprenant portrait d’émancipation, et d’une réflexion sur la mémoire et les souvenirs

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