Nathalie Teirlinck : «Nous nous sommes retrouvés à tourner dans Bruxelles pendant le lockdown, dans un monde de sirènes et de policiers.»

Avec Le passé devant nous, Nathalie Teirlinck signe un premier long-métrage dramatique bien dans son époque et au charisme certain, l’histoire d’une mère et son enfant obligé de cohabiter et de se retrouver après le décès du père et ancien compagnon. Un film d’atmosphère flamand mais tourné en français et dans lequel la communication joue un rôle majeur.

Réalisé en plein lockdown bruxellois, Le passé devant nous ne fait que confirmer tout le bien qu’on pensait d’une réalisatrice qui aime se diversifier. Interview en deux parties.

La première était essentiellement consacrée au casting du film, celle-ci aux conditions de tournage (2/2).

 

Quelle était la réalité du tournage du Passé devant nous ?

On s’est retrouvés à Bruxelles pendant le lockdown, en fait, dans un monde de sirènes et de policiers. Bien sûr, au montage, on aurait pu couper le son, mais, à un certain moment, on s’est dit qu’on utiliserait ces moments-là pour créer quelque chose de nouveau dans les scènes. Nous avons toujours essayé de travailler avec ce qu’il se passait, au moment de la prise, au-delà du plateau de tournage.

 

Surtout que votre film est anxiogène. J’imagine que tomber en plein Lockdown, c’était un hasard le plus complet.

Oui, c’était totalement surréaliste. Et si cela participait à l’atmosphère du film, cela a aussi généré pas mal d’obstacles : des lieux de tournage inaccessibles, des rues bloquées, la rue Neuve totalement abandonnée sauf par des militaires… C’était intense de travailler dans telles circonstances.

 

 

Des anecdotes là-dessus ?

Oh, oui, la première journée du lockdown! Nous filmions cette scène avec Évelyne et le petit Zuri François, où, au hasard d’un passage piéton, l’enfant se trompe et prend la main d’une autre femme avant de partir avec elle (ndlr. une scène très symbolique et forte du film). La rue Neuve était abandonnée, des extras n’étaient pas venus par peur et des militaires étaient postés un peu partout… Il n’y avait vraiment que nous, en train de travailler avec des focales très longues : on ne voyait pas les caméras. Et, à un moment, la première assistante-réalisatrice a crié: « Everyone prepare to shooting » au milieu de cet espace hyper-sécurisé et militarisé. C’est une phrase très normale, banale, dans notre métier, mais à ce moment-là…

 

Mais votre film est aussi une manière de voyager dans Bruxelles, pourquoi ce choix de ville?

Je recherchais une grande ville. Et ce sont les contrastes qui m’ont appelé à Bruxelles. Des contrastes nécessaires au film, la beauté et l’obscurité. Bruxelles peut-être super belle et super laide en même temps. Puis, nous voulions tourner des vues panoramiques, énormes et superbes tout en soulignant la profonde solitude de notre personnage. Et à Bruxelles, c’était possible. Pour moi, c’était le lieu de tournage idéal.

Mais, je voulais aussi préserver son anonymat, utiliser son énergie de grande ville sans qu’on puisse la reconnaître vraiment.

 

De quoi servir et faire ressentir l’ultra-moderne solitude de cette femme qui n’a de cesse de construire des murs pour parer le monde qui l’entoure, et notamment ces nouvelles mauvaises qui arrivent par la radio. Il y a notamment ce fait divers à Tihange, ce gamin emporté par la rivière L’homme. Comment êtes-vous tombée dessus ?

C’est un hasard. On a choisi les petits fragments, mais c’était très intuitif ces extraits-là. Et c’est vrai qu’en y réfléchissant, c’est relié au thème de mon film.

On revient au langage, toujours avec cette radio qui est coupée dès qu’Alice rentre chez elle, ces silences, ces non-dits, ces mensonges aussi… Entre un père qui a enregistré sur un magnétophone quelques bribes de sa vie et que sa fille découvre, cette maman qui n’assume pas son fils, les lieux communs qu’elle débite à ses clients.

C’est clair que la vérité des personnages n’est pas dans les mots. Pour moi, les comportements, les gestes sont plus sincères que quand on parle. On se protège, on ne dit pas la vérité. C’est quelque chose de très importants dans le film. Les scènes où Alice est confrontée à ses clients sont très emblématiques de ça, elle cherche à leur attribuer des sentiments très intimes, comme une façon de pouvoir expérimenter ses émotions. Ce dont elle est incapable dans la vie réelle.

 

 

C’est un film très symbolique que vous nous apportez. Il y a l’eau, bien sûr mais aussi une multitude de détails. Comme cette figurine, ce petit nageur qu’Alice n’arrive pas à faire fonctionner alors que Robin y arrive très bien. C’est anodin et pourtant très révélateur.

Ça fait partie des choses qui sont nées sur le plateau, des petits hasards qui nous ont croisés. Si tu oses ouvrir le jeu, l’espace de tournage à la réalité, c’est incroyable ce qu’il peut se passer. Je suis très perfectionniste au niveau de la préparation, je suis en control freak, je choisis la moindre couleur qui apparaît à l’écran sur les murs, sur les vêtements, je contrôle toutes les scènes que je filme mais j’ai paradoxalement besoin de l’apport de l’inattendu. Et, avec le chef op’, on était très conscients de cet apport, nous laissions la place pour que le monde extérieur s’y engouffre.

Aussi, nous avons filmé les acteurs, et notamment le petit Zuri François, à leur insu. Dans l’équipe, nous avions un mot de code, « docu ». Dès qu’il était prononcé, on filmait les acteurs sans qu’ils en soient conscients, entre les prises. Ainsi, nous avons essayé de capturer des émotions différentes de celles auxquelles on avait droit dès que la caméra filmait.

 

Il y a eu beaucoup de prises ou vous les avez réduites ?

Comme il n’y avait pas de répétition, il y en a eu pas mal, sept par scène, plus ou moins. Mais chaque prise était totalement différente. Au montage, j’ai d’ailleurs beaucoup mélangé les prises, parfois je prenais la première, l’autre fois, la dernière. D’une prise à l’autre, les émotions étaient très différentes. Et je trouve ça intéressant de juxtaposer une prise avec beaucoup de tristesse et une autre avec beaucoup de colère. L’être humain est fait de contrastes et de paradoxes. Je voulais confronter les spectateurs à des personnages de chair et de sang.

 

Alice, c’est une femme dont le cœur s’est arrêté alors que la Terre n’a pas cessé de tourner, finalement?

Pour moi, elle est à ce moment de sa vie où elle a tellement perdu le contrôle qu’elle a trouvé une manière de sa vie où tout est sous contrôle, y compris les sentiments intérieurs, intimes qui sont incontrôlables. Elle se surprotège, elle se sent saine et sauve dans un monde qu’elle contrôle.

 

 

 

C’est un thème fort, dur, pour une jeune réalisatrice comme vous!

C’est vrai. Je crois que c’est personnel. C’est quelque chose qui m’entoure. Je vois plein de créatifs ultra-perfectionnistes autour de moi et, qui, en même temps, ont peur de faillir à chaque instant. C’est peut-être dur, mais c’est peut-être quelque chose caractéristique de ma génération où tout est possible. Si tu veux, tu peux devenir qui tu veux, où tu veux, quand tu veux, de manière impeccable. Mais si tu faillis… ce sera de ta faute parce que justement les possibilités sont réelles. C’est à double tranchant, ça donne des opportunités mais ça met aussi des freins, des blocages. Et, parfois, mieux vaut être sûr de ne pas bouger que dans l’incertitude de bouger ne fût-ce qu’un peu. C’est quelque chose que je comprends que trop bien.

 

Vous êtes perfectionniste…

À l’obsession !

 

Si on revient aux balbutiements du film, on s’aperçoit que, début 2015, vous aviez reçu un prix à Rotterdam ! Le film n’était alors qu’à l’état de projet. Ça aussi, ça met la pression !

C’était bizarre de gagner un prix pour un film qui n’est pas encore fait. Évidemment, ça a aidé pour beaucoup le financement du film. Du début de l’idée au tournage, ça n’a pris que trois ans ! C’est très important pour moi, j’ai tellement besoin de l’urgence, de cette curiosité qui reste dans ma tête et fait de moi une… perfectionniste. (Rires) Ne fut-ce que pour pouvoir créer. Certains collègues ont mis sept années à réaliser leur film, je ne saurais pas. J’aurais tellement peur d’évoluer plus vite que mon film.  Heureusement, urgence et curiosité sont restées.

 

Au départ, le titre du film était Tonic Immobility. Vous l’avez changé en un titre français: « Le passé devant nous ». Il n’a même pas été traduit en néerlandais. C’était un peu surréaliste, du coup, de voir un film au titre français refermer le festival d’Ostende.

Tonic Immobility, c’était un titre qui convenait plutôt bien au film, aux états d’âme d’Alice. « Tonic immobility », c’est la mort apparente, le terme donné au mécanisme de défense des animaux. C’est une anesthésie, une paralysie qui survient dès le moment où ils se sentent en danger. Ce n’est pas un choix conscient pour eux, c’est très instinctif. Un animal qui fait le mort, c’est super beau, c’est à mi-chemin entre se battre et s’enfuir. Dans mon optique, cela représente bien l’anesthésie émotionnelle d’Alice.

La fin du film, elle est ouverte, non?

Elle est ouverte, mais quelque chose a changé, non? Mais, je ne crois pas non plus aux grandes transformations de personnages. Encore moins en deux semaines.

 

 

La clôture du festival d’Ostende, cette programmation au Fiff, pas mal, non?

Ah oui! Dans les deux festivals, l’accueil fut un peu le même. C’est une histoire tellement intuitive pour moi, je vis tellement pour mes films et leurs univers, si personnels, ça m’a fait plaisir d’avoir des réactions aussi chaleureuses. Je ne m’attendais pas à toucher autant de personnes différentes, du boulanger au jury ! À Ostende, je me suis dit : « c’est la première, personne n’ose dire du mal ». Mais, ici, à Namur, ce fut pareil. J’imagine bien que ce n’est pas évident de se projeter dans mon film, on n’aime pas le personnage immédiatement. Alice, elle doit mériter l’amour du spectateur!

Après, plus largement, la Wallonie, la Flandre, je suis tellement étonné que ça soit encore si séparé. En faisant des castings avec Michael Bier et Doriane Flamoutch d’ADK, ils m’ont présenté plein d’acteurs que je ne connaissais pas et qui sont pourtant bien belges et talentueux. « Pourquoi, est-ce que je ne les connais pas! » C’est tellement séparé, tellement!

 

Le langage, on y revient!

Rooh, ce serait si dommage!

 

La suite, pour vous, quelle est-elle?

J’écris un tout petit peu. Mais je dois m’arrêter. J’ai tendance à être monogame et obsessionnelle. Je dois atterrir un peu, vivre un peu, sinon comment pourrais-je raconter la vie? (Elle sourit). C’est mon grand défi.

 

 

Notre critique du Passé devant nous est à lire ICI

La première partie de l’interview est à lire ICI.

 

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