Mea Culpa, Mea MAXIMA Culpa

Chaque cinématographie nourrit quelques complexes par rapport à un ou plusieurs de ses modèles ou concurrents. Notre cinéma envie parfois le glamour du 7e art français ou la popularité des productions flamandes; les Flamands ont longtemps fait des rêves en anglais ou en américain avant de maîtriser les schémas du cinéma social décalé (Van Groeningen) ou du thriller (Van Looy, Verheyen). Le cinéma français, lui, cultive un douloureux complexe par rapport au polar d’action US.

 

Bien sûr, nos voisins ont toujours excellé dans le film policier d’ambiance « à la française », avec quelques phares Clouzot, Verneuil, Melville, Miller à la charnière des années 70 et 80, Olivier Marchal… Par exemple. Mais l’art de produire un suspense qui pulse et qui flingue tout en restant à peu près crédible, mettre en scène des séquences haletantes, capables de décrocher la mâchoire des spectateurs leur échappe souvent.

Beaucoup s’y sont essayé, certains ont réussi quelques coups d’éclat : Siri et son Nid de Guêpes, Guillaume Canet et Ne le dis à personne, Frédéric Jardin et son Nuit blanche tourné en Belgique avec le chef op de Clint Eastwood…

Mais pour quelques rares pépites, combien d’échecs grotesques ?
Et puis est arrivé Fred Cavayé.

 

 

Pour elle, son premier long métrage plante le décor. Ici, il la joue encore polar psychologique, dans la veine des maîtres cités plus haut. Mais l’intensité qu’il impulse dans son intrigue, la nervosité de sa mise en scène et l’excellence de sa direction d’acteurs qui s’appuie sur l’improbable (mais redoutable) tandem Vincent Lindon /Diane Kruger emportent la mise. À tel point que le remake américain, pourtant réalisé par Paul Haggis avec Russell Crowe et Elizabeth Banks dans les rôles principaux, tombe singulièrement à plat.

 

Dans la foulée, doté de la confiance des financiers français (670.920 entrées pour son premier essai, ça booste), Cavayé hausse le ton avec A Bout Portant, un thriller dopé à l’adrénaline où il réunit Gilles Lellouche, Roschdy Zem et Gerard Lanvin. Le cinéaste touche là à son Graal, au genre dans lequel il a toujours rêvé d’exceller : l’action. Mais une action crédible, haletante. Le résultat est imparable et près d’un million de Français mordent à l’hameçon.

 

Depuis l’origine, Fred Cavayé prétend avoir en tête une trilogie. Il n’y aurait aucune continuité narrative dans les histoires, mais les thématiques et la tonalité des films seraient semblables. Cette trilogie, il la referme avec Mea Culpa dans lequel il embarque avec un beau sens de la logique, Vincent Lindon et Gilles Lellouche, soit les deux comédiens emblématiques de ses deux premiers longs.

 

 

Mea Culpa serait donc une synthèse de ses deux premiers films: on y retrouverait l’émotion viscérale de Pour elle et l’action incessante d’A Bout Portant. Le genre de défi où le réalisateur lambda trop gourmand finit par s’éclater la tronche sur le ciment râpeux à force d’en rajouter dans le pathos ou la caricature. Sauf que Cavayé n’est pas n’importe qui et qu’il relève le défi les doigts dans le nez (à une seule main, donc, si vous suivez la métaphore) : efficacité maximale !

 

Le pitch est classique, mais plus malin qu’il en a l’air de prime abord.

 

 

Flics sur Toulon, Simon et Franck fêtent la fin d’une mission. De retour vers chez eux, totalement éméchés, ils percutent une voiture. Bilan : trois morts, dont un enfant. Franck est indemne. Simon, qui était au volant, très alcoolisé, est grièvement blessé.

Chassé de la police, il n’est plus que l’ombre de lui-même quand il sort de prison.

Six ans plus tard, divorcé de sa femme Alice, Simon est devenu convoyeur de fonds et peine à tenir son rôle de père auprès de son fils Théo qui a désormais 9 ans. Franck, toujours flic, veille à distance sur lui.

Lors d’une corrida, le petit Théo va être malgré lui le témoin d’un règlement de compte mafieux. Les tueurs slaves qu’il a vus savent qu’il peut les démasquer. Ils doivent l’éliminer. Et ces assassins, décidés à prendre le pouvoir dans la cité portuaire, ne reculeront devant rien, ne respecteront aucun code. Avec l’aide de son ami Franck, l’ange gardien, Simon va s’interposer entre son fils et les tueurs. Comme il n’a plus rien à perdre, le combat viscéral n’a pas de limite.

 

 

Si elle évoque Witness, le scénario Mea Culpa est pourtant plutôt l’histoire d’une rédemption. Pas forcément celle qu’on croit. Cavayé, en plus d’être un cinéaste hors norme, est aussi un scénariste assez malin, même si sa ligne reste assez claire, minimaliste presque. Car le film est surtout une grenade dégoupillée qui rebondit sur l’écran pendant 1h40 laissant le public épuisé au final. Voir Mea Culpa dans une salle pleine est un régal. On sent le stress palpable, les mains cramponnées sur les bras des fauteuils. Et quand la tension se relâche (jamais plus d’une minute), on entend les spectateurs toussoter, remuer sur leur siège avant qu’une nouvelle rafale ne les replonge dans l’angoisse et le silence.

 

 

Si le film est une totale réussite en matière d’action, avec des scènes hystériques, mais esthétiques héritées du polar Hong-Kongais (les ralentis en moins), des trouvailles étonnantes, des climax haletants qui nous sortent du train-train (haha, il faut voir le film pour la comprendre, celle-là), Cavayé a un autre atout dans sa manche : une direction d’acteurs sans faille.

 

Sans lourds dialogues pour surligner les enjeux, sans second degré déplacé, il nous fait vivre de l’intérieur les affres psychologiques des différents protagonistes. À ce petit jeu, Vincent Lindon est un cador, mais Gilles Lellouche dont le personnage est plus massif, Nadine Labaki en mère épuisée et le jeune Max Baissette de Malglaive, un des meilleurs kids actuels du ciné francophone, complètent le quatuor gagnant.

 

 

Autre coup de génie : les tueurs slaves, espèces de Terminators sans foi ni loi, parlant à peine le français ne peuvent s’exprimer que par l’action. Pas de blabla inutile. Ici tous les comptes se règlent armes aux poings, ou à mains nues. Alors certes, plusieurs rebondissements sont parfois un peu téléphonés, certaines coïncidences trop énormes, mais emportés par le  rythme on n’y fait pas trop attention sur le moment. C’est ça la magie d’un spectacle réussi.

Mea Culpa est aussi violent, très violent,  trop pour les âmes sensibles sûrement, mais cette violence n’est jamais gratuite, même si elle est décuplée par une mise en scène époustouflante. Une mise en scène et un sens du cadre qui subjugue…

 

Ce qui nous amène au volet belge du film sans lequel, vous vous en doutez, nous ne l’aurions pas abordé sur ce site. Intégristes, que nous sommes.

 

 

Car si Cavayé domine son sujet, que dire de Danny Elsen, son nouveau chef opérateur qui l’aide à transcender encore le talent déjà démontré dans ses premiers films ?

Elsen est le chef opérateur de quelques-uns meilleurs blockbusters flamands : Loft, De Zaak Alzheimer, Tot Atijd, mais également de Kinshasa Kids, des Barons et de La Marche et bien sûr de Dead Man Talking [mais oui, vous savez: ce film « indigne » qui vient d’être nommé aux César 😉 ].

 

 

Cet artiste très personnel ne fonctionne qu’à l’instinct. Jusqu’ici, il avait plutôt excellé dans les ambiances. Avec Mea Culpa, il va au combat, signe une photo à l’arrache, cadre (et décadre) au plus près des personnages, profite des décors (somptueux et surprenants) pour planter ses scènes d’action dans lesquelles il nous nous engloutit.

 

Son travail sur Mea Culpa est une nouvelle référence pour le genre et si on retrouve sa signature ici et là (notamment dans l’utilisation de quelques dominantes colorées), on est estomaqué de la puissance qu’il apporte à l’ensemble. Son travail, signalons-le, étant magnifié par celui du monteur habituel de Cavayé, Benjamin Weill.

 

 

Aux côtés des acteurs français, l’exceptionnel Lindon (qu’on verra dans le prochain film de Joachim Lafosse) ou Max Baissette de Malglaive qui était le jeune voisin de Benoit Poelvoorde dans Une Place sur la Terre, on croise ici deux acteurs belges : Pierre Nisse et Christelle Cornil en contrôleuse de TGV. Deux rôles courts… mais physiques. Les pauvres en prennent pour leur grade.

 

Une partie de la postproduction a aussi été effectuée en Belgique.

 

 

Après les 2 millions de spectateurs enregistrés par Boule et Bill, les 2.5 millions des Garçons et Guillaume à Table, on dirait bien que Nexus Factory qui s’est ici impliqué dans un travail de production exécutive et de pourvoyeurs de talents bleu blanc belges a un nouveau joker dans la manche.

 

Présenté mardi, en avant-première à l’UGC de Bouckère, Mea Culpa est en salles depuis mercredi. Si vous aimez l’adrénaline et que vous avez le cœur bien accroché, voilà un excellent divertissement pour votre week-end.

 

 

 

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