Mambar Pierrette, travail d’orfèvre

Avec Mambar Pierrette, Rosine Mbakam dresse un portrait de femme hyper-réaliste et marquant, restituant avec le quotidien de sa protagoniste avec acuité et pertinence, s’appuyant sur le temps du travail, et la porte ouverte sur le monde que représente l’atelier de couture de Pierrette.

A l’aube se lève Pierrette. On la suit de près, témoins des tâches domestiques au caractère immuable qui occupent ses matinées: ranger, cuisiner, préparer, aider les aînés et accompagner les petits. C’est la première journée de travail de Pierrette, une journée qui va s’écouler au rythme de l’eau qui fait irruption dans la maison, puis qui inondera son atelier. Alors elle écope, avec ses enfants, et les moyens du bord.  Arrivée dans son atelier de couture, l’eau refait surface, ennemi larvé à la présence constante et aux apparitions fugaces mais brutales. La pluie, rocher de Sisyphe dans son quotidien, vient une fois encore bouleverser son équilibre précaire.

Pour Pierrette, couturière, le travail est la pierre angulaire de son existence, à la fois passion, moyen de subsistance, facteur d’émancipation. L’atelier est au centre de sa vie, carrefour aussi pour la communauté qui s’y réfugie, un véritable microcosme. Celles et ceux qui s’y arrêtent, qu’ils achètent ou non, se livrent sur leur quotidien, leurs joies et leurs tourments. Par petites touches, on lève le voile sur leur réalité, dans un défilé de personnages qui livrent un peu de leur intimité, beaucoup de femmes, qui comme Pierrette, tentent de joindre les deux bouts, et d’élever leurs enfants dans une grande solitude.

Tout passe par le prisme de Pierrette. La réalisatrice a pensé son histoire avec elle, partage avec elle une sorte d’autorité sur le récit. Fiction habitée, c’est le quotidien de Pierrette qui vient donner âme et vie à l’histoire donnée à voir. On est avec elle, on éprouve avec elle la course contre le temps, la précision du métier, l’importance des outils, le coût de la vie aussi. Les quelques motifs fictionnels qui rythment la narration (la pluie comme menace invisible, antagoniste maléfique, la recherche éreintante d’un budget pour financer la rentrée scolaire, les rencontres avec les clientes au fil des commandes) se fondent dans le temps du réel, celui que nécessite le travail, celui qui se répète, inlassablement, celui qui s’oppose aussi. Et puis celui, suspendu, quand Pierrette est actrice et autrice de son destin grâce à sa puissance de travail, se laisse aller dans la danse, vecteur d’émancipation. Une rupture par rapport à son quotidien, combat permanent, où est elle soudain libérée de la contrainte, où elle dépose ses luttes et ses peines pour mieux recommencer le lendemain.

Dans Chez Jolie Coiffure ou Les Prières de Delphine, Rosine Mbakam dressait sur le mode documentaire des portraits de femmes complexes, construit sur la parole, l’échange. Elle explore ici une matière similaire, mais en s’emparant de certains outils de la fiction pour amplifier le caractère immersif, et élargir les enjeux. Ce faisant, elle reste fidèle à la vérité du terrain, à la topographie des lieux, même si la caméra reste centrée sur sa protagoniste. Rosine Mbakam s’épanouit dans la liberté de la forme qu’elle invente sur le tournage, où la protagoniste est au même niveau que la réalisatrice, où l’histoire s’écrit de concert, s’appuyant sur l’agentivité de chacune. Le portrait de Pierrette apparaît en creux, non pas tant dans la parole que dans les gestes, l’obstination, l’application, et la persévérance. La liberté qu’elle s’est donnée en s’émancipant par le travail a une saveur incomparable, un coût aussi parfois, celui du labeur et de l’incertitude. Une liberté qui fait écho à celle recherchée par la réalisatrice, qui produit elle-même ses films pour contourner les contraintes qui viendrait brider son cinéma.

Comme pour Il pleut dans la maison de Paloma Sermon-Daï présenté vendredi à la Semaine de la Critique, on pourrait parler pour Mambar Pierrette de fiction du réel, où le tissage des motifs narratifs vient donner une profondeur inattendue à la captation du réel, et poser de nouveaux regards sur le monde, fort d’un précepte fascinant: parfois, la façon dont on fait le film fait oeuvre aussi.

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