« Luka », traverser le désert

Photo: Carl De Keyzer

Jessica Woodworth propose avec son nouveau long métrage, Luka, une vision habitée du classique de Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, transposant les questionnements aussi universels qu’intemporels posés par l’auteur italien dans un objet filmique somptueux, sis dans un futur post-apocalyptique qui nous interroge sur notre présent.

Jessica Woodworth revient derrière la caméra pour cette adaptation très personnelle du roman culte du Buzzati, après avoir séduit les ayant-droits par sa vision novatrice et tellement contemporaine des choses. Après s’être faite un nom sur la scène cinématographique internationale aux côtés de Peter Brosens (qui produit Luka), avec des films aussi forts et différents que Khadak, La Cinquième Saison, Altiplano, ou le fantaisiste diptyque formé par King of the Belgians et The Barefoot Emperor, Jessica Woodworth est seule aux manettes pour ce nouveau film, où elle déploie plus que jamais toute sa créativité, spectaculairement accompagnée par le travail à l’image de Virginie Surdej, qui a d’ailleurs remporté le Prix de la Meilleure photographie lors du dernier BRIFF.

Mais de quoi parle Luka? Obéissance. Endurance. Sacrifice. Tels sont les trois maîtres-mots qui rythment la vie des hommes de Fort Kairos. Par un matin qui ressemble à tant d’autres débarque Luka, comme tombé du ciel, jeune sniper prodige, qui vient prêter assistance à cette troupe réunie dans l’attente angoissée d’un ennemi invisible: les hommes du Nord. D’abord euphorisé par ce programme commun, combattre et résister, Luka perçoit peu à peu que l’étrange atmosphère qui règne sur le camp relève plus de la grande illusion que d’une menace réelle. Le collectif, d’abord impressionnant, semble bientôt sombrer dans une sorte de dégénérescence nourrie par un culte entretenu par le haut commandement, dont les ordres jamais ne sont remis en doute. Alors quand Luka va oser questionner, c’est tout l’édifice qui va se met à trembler sur ses bases.

La force de douter, Luka va la puiser dans l’amitié qu’il noue avec deux autres soldats, une amitié qui passe par le rapport charnel, une relation intense mais mystérieuse, comme si les corps racontaient des histoires que les mots, cadenassés par le mythe fondateur de l’ennemi invisible, ne pouvaient plus formuler. Ce sont les corps qui résistent, avant les esprits.

Ces corps, Jessica Woodworth les filme au plus prêt, en mouvement souvent, en 16mm et dans un noir et blanc somptueux. Si les décors intimidants qui composent le Fort Kairos font l’objet de tableaux méticuleux, souvent symétriques, les corps, quand ils ne sont pas contraints par la hiérarchie, sont mouvants, dansants même, matière fluide et résolument indomptable.

On sent ainsi tout le poids des édifices et des reliefs, une digue désaffectée, trouvée en Sicile, et l’Etna, menaçant. Dans l’oeuvre de Jessica Woodworth, les lieux font partie intégrante de la dramaturgie (on pense notamment à l’île croate de Tito, Brijuni, transformée en sanatorium dans son dernier film The Barefoot Emperor). Fort Kairos ici, présence menaçante, semble insuffler la devise des lieux.

Pour incarner ce récit et cette réflexion symbolique sur l’inanité des conflits qui animent l’humanité, et le besoin de récits collectifs pour la contrôler, cette charge contre l’absurdité militaire et l’allégeance du groupe à un commandement autoritaire, il fallait un guide qui entraine et accompagne le spectateur. C’est le rôle dévolu à Luka, interprété par le magnétique Jonas Smulders. A ses côtés, on retrouve des acteurs aux origines multiples, les excellents Belges Sam Louwyck ou Jan Bijvoets, le très charismatique comédien arménien Samvel Tadevossian, ou dans un rôle inattendu, trouble et fluide, la comédienne Géraldine Chaplin, déjà spectaculaire dans le précédent film de la réalisatrice.

Le film sort cette semaine en Belgique.

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