Lucas Belvaux
L’œil du témoin

Acteur et réalisateur, Lucas Belvaux est un homme obstiné. En 1979, le Namurois décide de vivre sa vie et sa passion quelle que soit l’opinion des autres. Il part en stop pour  devenir comédien à Paris. Il a 18 ans et ne dérogera plus de son objectif. 33 ans plus tard, il tétanise Le Havre avec 38 Témoins qui sort mercredi prochain dans nos cinémas.

 

C’est en 1981 que Lucas Belvaux, le beau gosse au visage d’ange, décroche un premier rôle dans Allons z’enfants d’Yves Boisset. Il y joue un jeune insoumis obligé de devenir enfant de troupe. Il passe ensuite chez Zulawski, Losey et Claude Chabrol pourPoulet au vinaigre. On le voit aussi chez Rivette, Assayas, Cazeneuve et Chabrol encore. Débute ensuite une autre aventure, celle de la mise en scène.

 

 

Pour la télé il tourne Mère de Toxico, puis déménage sur le grand écran avec Parfois trop d’amour resté fort confidentiel. C’est son deuxième long, Pour rire qui attire l’attention sur son travail. On est loin des sujets tendus qu’il développe aujourd’hui. Dans cette

comédie sur le couple, il dirige un duo hautement improbable et pourtant fort croquignolet: Jean-Pierre Léaud et Ornella Mutti. Le résultat est assez désopilant et savoureux

Mais c’est son expérience suivante qui le consacrera aux yeux de tous: plutôt que de tourner un long métrage il en conçoit trois simultanément. .La trilogie fonctionne selon un principe assez génial : les héros d’un film sont les personnages secondaires des deux autres et les intrigues, qui peuvent se voir indépendamment, s’entrecroisent et s’enrichissent.

Mieux! Il mélange les genres avec une audace qui laisse pantois: Un Couple idéal est une comédie avec Ornella Mutti (encore) et François Morel en tête d’affiche, Cavale, un thriller sombre dans lequel il joue le rôle principal aux côtés de Catherine Frot et Après la Vie est un mélo autour du couple formé à l’écran par Dominique Blanc et Gilbert Melki. Cette construction débouche sur une incontestable réussite artistique lui vaut le prix Louis-Delluc qui, plus que les Césars eux-même,s est sans doute la récompense la plus prestigieuse du cinéma français.

 

 

Alors qu’il a la France à ses pieds, Lucas Belvaux crée la surprise et vient à Liège filmer une comédie sociale dramatique et turbulente dans laquelle il preste avec Eric Caravaca, Claude Semal, Patrick Descamps et Natacha Régnier. La raison du plus faible est un film formidable, sorte de miroir décalé de l’univers cher aux frères Dardenne.

 

 

Pour son retour dans l’Hexagone, il passe d’abord par la case télé: pour Canal Plus, il tourne Les Prédateurs, une adaptation de l’affaire Elf. L’air de rien, c’est un virage déterminant pour Lucas Belvaux. Le monde qu’il peint ici est feutré, glacial, cynique aussi. Il augure de l’ambiance qu’il distillera dans Rapt, un thriller psychologique inspiré de l’enlèvement du baron Empain où il travaille pour la première fois avec Yvan Attal, impressionnant dans le rôle ingrat d’un capitaine d’industrie aux mains d’une bande de malfrats décidés à se faire un maximum d’argent grâce à lui.

 

[photo ©-Kris-Dewitte]

 

Même si le cadre et les thèmes développés sont différents, 38 Témoins s’inscrit fort logiquement dans la continuité de Rapt: on y retrouve un univers déshumanisé, un Yvan Attal tétanisé (téténisant) et seul contre le monde entier, un homme rongé par ses doutes, fort à l’extérieur, mais friable en dedans, noyé dans l’indifférence et la mesquinerie de chacun.

 

« L’origine du film », explique le réalisateur, « c’est un livre inspiré d’un fait divers réel qui s’est passé à New York, dans le quartier du Queens, en 1964. C’est le meurtre d’une jeune femme qui s’appelle Kitty Genovese, serveuse dans un bar de nuit, et qui, en sortant du travail à 3 heures du matin, a été agressée par un tueur en série qui l’a tuée. C’est un meurtre particulièrement horrible et long. Ça a duré à peu près 20 minutes entre le début de l’agression et sa mort. Ce qu’il y a eu de particulier sur cet assassinat, ce qui l’a rendu célèbre, c’est qu’il y a eu 38 témoins. 38 personnes ont vu ou entendu quelque chose.  38 personnes ont compris qu’il se passait quelque chose de grave, et personne n’a rien fait. Personne n’a pris son téléphone pour appeler la police, personne n’est descendu dans la rue pour dire « qu’est-ce qu’il se passe » ou « arrêtez »… Rien. Elle aurait pu être sauvée, si quelqu’un avait ne fut-ce qu’ouvert sa fenêtre et crié, elle aurait été sauvée.  Personne n’a rien fait et elle est morte. »

 

[photo ©-Kris-Dewitte]

 

De ce fait divers tragique, Didier Decoin a écrit un roman, Est-ce ainsi que les femmes meurent? C’est de là qu’est parti Lucas Belvaux pour rédiger son scénario et concevoir son film: « Comme ça a été révélé par la presse, c’est devenu un gros scandale aux États-Unis. C’est à ce moment-là que le 911, numéro d’appel d’urgence, a été créé. Le scandale a été tel que ça a provoqué beaucoup d’études sociologiques. On a parlé d’un syndrome Kitty Genovese. Les conclusions ont été que plus il y a de témoins, moins on se sent responsable de ce qui se passe, et donc moins on a besoin ou envie d’intervenir. »

 

[photo ©-agatfilms]

 

Certains s’accommodent de cette fatalité, pas Lucas Belvaux : « Moi, cette réponse-là ne me satisfait pas. Quand ça m’arrive, quand je suis en présence de ce genre de choses, je ne me dis pas que d’autres l’ont vu et vont téléphoner, j’interviens. Je n’ai jamais été confronté à quelque chose d’aussi grave, mais quand j’ai été confronté à quelque chose, j’ai fait quelque chose. »

 

A défaut d’être confronté à un fait divers aussi sordide, Lucas Belvaux en a fait un film. Interpellant.

 

 

 

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