Les premiers, les derniers : à la recherche de la pureté originelle

Au classement des personnalités préférées des cinéphiles cinevoxiens, Bouli Lanners trône sans aucun doute tout en haut de la liste. Logique ! L’homme est gentil, ouvert, humble, il a des convictions humanistes très fortes, et surtout il est très talentueux.

Il possède en outre une double carte rare : il est un des seuls par chez nous à être aussi bon réalisateur que comédien. C’est aussi un scénariste très personnel et un meneur d’hommes qui sait fédérer les énergies sur un tournage. Quelqu’un qui donne envie de l’épauler.
D’Ultranova aux Géants en passant par Eldorado, Bouli Lanners a imposé un style et des préoccupations qui sont assez uniques dans notre cinéma : il aime parler de l’homme et de la nature, de la petite place de l’homme au cœur de mère Nature, et ses films possèdent systématiquement trois axes très forts : une image à couper le souffle, un son plus soigné que chez la plupart de ses congénères, et des bandes originales oscillant généralement entre folk songs bucoliques et sonorités plus mélancoliques.

 


La première participation du bouillant Liégeois aux Magritte (en 2012) s’était soldée par un triomphe des Géants dans un contexte très concurrentiel (on se rappelle du mano a mano qui l’opposait au Gamin au Vélo), ce qui signifie également que le sympathique barbu a une grosse cote au sein de la profession.
Tout cela pour dire que l’attente autour de Les Premiers, les derniers, son quatrième long métrage est énorme.

 

L’affiche puis la bande-annonce révélées début décembre ont achevé d’attiser les envies. On y perçoit déjà une ambiance et un ton uniques, qui se rattachent à l’univers de Bouli tout en le renouvelant.

L’eau à la bouche, nous avions donc, avant de découvrir le film en vision de presse, plus de deux mois avant sa sortie.

Bonne nouvelle : les deux teasers déjà révélés sont très fidèles à l’esprit, mais aussi au climat du film, qui suit la quête de quatre personnages, leur fuite en avant vers… la lumière.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : les quatre (cinq même, si on compte… Jésus) héros du film cherchent l’humanité dans un univers qui en manque singulièrement, l’humanité qu’ils ont en eux et que ce monde a, d’une manière ou d’une autre, étouffée.

Dans un décor post-apocalyptique (l‘époque et le lieu ne sont pas clairement définis), ils vont entrer en contact avec la nature et renouer avec leurs plus profonds instincts, se révéler enfin à travers les yeux soudain bienveillants des autres.

 

 

On a déjà beaucoup parlé du pitch du film, mais il n’est naturellement pas inutile de le répéter ici :

Dans une plaine infinie balayée par le vent, Cochise (Albert Dupontel) et Gilou (Bouli), deux inséparables chasseurs de prime, sont à la recherche d’un téléphone volé au contenu sensible.

Leur chemin va croiser celui d’Esther (Aurore Broutin) et Willy (David Murgia), un couple en cavale.
Willy possède le portable sécurisé, mais il n’a pas conscience que celui-ci présente beaucoup d’intérêt pour certaines personnes.

Il a aussi un revolver à la ceinture.

 


Willy et Esther sont une entité, des inséparables, des amoureux comme on n’en fait plus, incapables de vivre cinq minutes l’un sans l’autre. Ils souffrent également d’un léger handicap mental et comme nous le confiait Bouli, ces deux rôles-là étaient particulièrement difficiles à jouer.
Si la jeune Aurore Broutin qu’on ne connaissait pas s’en sort avec brio, David Murgia propose ici une prestation … extra-terrestre. Dans la lignée du rôle qu’il tenait dans Rundskop, mais sur un autre mode et avec nettement plus de temps pour installer son personnage, David signe une interprétation qui restera dans les annales au cinéma.

 

Alors que des comédiens mythiques comme Dustin Hoffman (Rain man) ou Sean Penn (Sam I’m Sam) portaient aussi leur retard mental sur le visage, David a essentiellement travaillé sa posture et sa voix. Pour le reste il est d’une beauté sidérante, filmé comme jamais auparavant il ne l’a été. Le contraste est saisissant.

Bouli nous confiait récemment qu’il lui trouvait une grâce digne des peintures de Caravage et on ne peut qu’être d’accord avec cette remarque. Parfois longuement muet, soudain volubile, agité, effrayé, amoureux, David Murgia joue sur toute une gamme qui n’est pas à la portée du premier venu. Sans ostentation, tout en subtilité. Sa composition est sidérante.

 

 

Pas étonnant d’ailleurs qu’il soit lors d’une scène d’une simplicité pourtant totale à l’origine d’un torrent d’émotions qui submerge le spectateur, soudain incapable de se contrôler (note personnelle, mais on en reparle dès que vous avez vu le film).

 

Dire que nous sommes heureux de voir enfin un de nos plus grands espoirs ainsi servi au cinéma alors que jusqu’ici ses meilleures performances (à l’exception de Rundskop donc et du plus naturaliste La tête la première) avaient été réservées à la scène, est un euphémisme de dimension intergalactique.

 

 

Le niveau d’interprétation collégiale dans ce film est évidemment très haut. Ce n’est pas une surprise quand on voit le casting.

Outre Dupontel et Lanners, fidèles à ce qu’on attend d’eux, on croise ici la douce Québécoise Suzanne Clément ou, là, un duo de comédiens mythiques composé de Michael Lonsdale et Max Von Sidow réunis dans une scène (un plan en particulier) qui fera date dans l’histoire.

 

 

Film d’ambiance, lent et sombre, qui remonte progressivement vers la lumière, mélancolique en diable, Les Premiers les derniers est aussi illuminé par le travail de quelques collaborateurs exceptionnels de Bouli : le fidèle Jean-Paul De Zaetijd nous offre une image désaturée, métallique, du plus bel effet, son équipe son (Jean Minondo, Marc Bastien, Thomas Gauder) nous plonge au cœur de la nature comme jamais, son décorateur de génie (Paul Rouschop) et sa costumière hors pair (Élise Ancion, compagne de Bouli dans la vie) achèvent de créer l’ambiance unique du film.

 


Comment ne pas évoquer non plus la bande originale exceptionnelle composée par Pascal Humbert ? Ce nom n’est peut-être pas très connu du grand public, mais Humbert est à la base de quelques groupes mythiques dans un univers folk aux intonations gothiques. Il fut ainsi le bassiste de Sixteen Horsepower, de Wovenhand et du duo Lilium. Il est également un des membres de Detroit avec Bertrand Cantat qui pousse ici quelques vocalises sur un morceau éthéré et marquant.

On retrouve dans la première partie du générique une chanson connue de Wovenhand avec la voix de son charismatique leader David Eugene Edwards et, pour conclure, un titre de Micah P. Hinson.
Tout cela n’évoquera pas grand-chose aux non-initiés, mais si le style vous intéresse, cette bande originale constitue, en soi, un argument non négociable pour se ruer dans les salles quand le film sortira, le 27 février.

 

À la fois intime et universel, tendu et lumineux, Les Premiers les Derniers se pose déjà comme un des chocs esthétiques de 2016. Le film que Bouli voulait faire. Le film qu’il a réalisé.

L’homme peut être serein, sa mission est accomplie.

 

 

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