« Les Pas Perdus », un jour au tribunal

Roda Fawaz et Thibaut Wohlfahrt dévoilent ce mercredi en avant-première belge au Festival d’Ostende leur premier long métrage, Les Pas Perdus, immersion, le temps d’un journée, au coeur d’un Palais de justice quelque part en Belgique.

Roda Fawaz et Thibaut Wohlfahrt se sont croisés une première fois sur le tournage du court métrage Bruxelles-Beyrouth, Prix de la mise en scène au FIFF Namur. Le premier est un comédien reconnu pour ses rôles au cinéma, mais aussi au théâtre, ou à la télévision (notamment dans Unité 42, Invisible, ou plus récemment 1985). Le second a remporté l’année dernière le Magritte du Meilleur court métrage de fiction pour Ma gueule, co-réalisé avec Grégory Carnoli. Ensemble, ils se sont lancés dans cette ambitieuse aventure: s’attaquer au lieu-monde que représente le tribunal, à travers une collections de portraits, des esquisses le temps d’une question des âmes humaines qui hantent le Palais.

La salle des pas perdus, c’est celle où se croisent dans un bâtiment ouvert au public tous les usagers d’un lieu, quelque soit leur fonction, quelque soit leur grade, quelque soit leur but. Dans ce palais à l’architecture grandiose, dont les parois vitrées évoquent la transparence et la réparation qu’appelle la justice, on a tôt fait de se sentir minuscule, comme écrasé par le poids de l’institution.

Début de journée, ou plutôt milieu de la nuit, une femme se lève. Il est 3h30. Elle enchaine les rituels du matin, le café, la radio. Soudain une alarme. C’est la concierge du Palais de Justice, et en ce jour si particulier, une possible intrusion est plus menaçante que jamais. Aujourd’hui débute le procès d’un terroriste, responsable de la mort de 13 personnes dans une Mosquée à Bruxelles. Tout au long de la journée, la grande histoire du pays et les petites histoires de ses citoyens vont se croiser. Il y a l’insaisissable terroriste, dont l’insondable noirceur est figurée par l’absence, et son polémique avocat. Il y a les agents de sécurité qui protègent le meurtrier en dépit de leurs affects, ceux qui s’égarent dans leur problèmes personnels, qui se transforment vite en grains de sable dans cette mécanique bien huilée. Et puis il y a les autres, la vie qui suit son cours, les affaires familiales, comme perdues dans l’immensité de cette tâche sisyphéenne: rendre la justice.

C’est tout un univers, un tribunal, et face au gigantisme de la tâche et du lieu, les réalisateurs s’accrochent aux visages, les scrutent, leur tournent autour pour en déceler les moindres réactions. C’est un conglomérat de peines, de souffrances, d’espoirs, de révoltes, de nouveaux départs aussi, peut-être. Un lieu qui condense aussi les grandes questions qui traversent nos sociétés. Les cinéastes veillent à incarner ce dispositif qui peut paraître théorique dans un temps pourtant court. Le lieu monde abrite des destins hétérogènes, une femme sans papier en bout de course, incarnée avec force par Fatou Hane, une septuagénaire (Nicole Valberg) qui compte sur le divorce pour se donner une dernière chance, une juge des affaires familiales (Sophie Sénécaut) désarçonnée par un jeune père (Aurélien Caeyman) qui peine à maintenir le lien avec son fils.

Et puis il y a ceux qui sont mobilisés pour le fait du jour, ce procès monstre qui génère une tension palpable dans tous les recoins du bâtiment. L’avocat, sur de son fait, prêt à endosser le rôle du méchant pour défendre son client, sait qu’il va devoir user de toute son habileté oratoire. « Je ne pense pas ce que je dis, je ne dis pas ce que je pense, je dis ce que je veux faire penser, » assène Laurent Capelluto. Il fait face à Roda Fawaz, qui incarne un policier chargé en dépit de ses convictions les plus intimes d’assurer la sécurité du terroriste islamophobe. Il y a Wim Willaert aussi, dont les soucis personnels vont peut-être faire dérailler la machine.

C’est toute cette mécanique, froide comme la justice, que les auteurs entreprennent de réchauffer en y injectant autant d’humanité que d’humains qui la traversent.

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