La critique française se régale des Géants

« Oui, c’est vrai, pour l’instant je n’arrête pas »,  nous avouait récemment un Bouli Lanners, hilare. « Mais je sais que c’est « mon » moment. Je ne peux pas laisser passer l’opportunité. »

Un acteur ou un réalisateur (les deux, ici, en l’occurrence) est un peu comme un surfeur : lorsque la vague se profile, il ne faut pas la louper sous peine de s’en vouloir à jamais de ne pas avoir réagi au bon moment. Sous peine de vivre ensuite au conditionnel.

Si j’aurais su, j’aurais venu…

 

Bouli n’est pas homme à laisser passer l’occasion. Pas homme à cultiver les regrets. Et comme il a un appétit  d’ogre (gentil), il accepte les grands et petits rôles que des gens qu’il aime lui proposent et prépare déjà son quatrième long métrage dans lequel il sera devant et derrière la caméra.  Il a  bien raison, l’ami Bouli : l’accolade que ses Géants ont reçue en Belgique l’a forcément conforté dans son choix de ne rien lâcher.

 

Mais s’il est assez rapidement devenu une star chez nous, Bouli s’exporte-t-il à l’étranger?  Ses récompenses cannoises répétées le laissent penser. L’accueil qu’a réservé à ses Géants la presse hexagonale aussi. Si l’enthousiasme est un poil moins débordant que dans notre pays (Flandre comprise), 90% des critiques françaises sont (très) favorables à sa vision de la Wallonie, de l’adolescence et à ses jeunes acteurs.

 

 

« Bouli filme en Cinémascope un nouveau western dans des paysages de Wallonie et compose ses plans tel un peintre. En surface, l’ensemble paraît ténu. En profondeur, ce qu’il raconte est déchirant : la peur d’être orphelin, de perdre ses repères, de passer du chaud au froid dans un monde violent et anéanti par le spleen »  souligne fort justement Romain Le Vern dans Excessif. « Bouli a conservé une âme d’ado dans un corps de quadragénaire – plus il vieillit, plus il rajeunit – et refuse, à la différence de ses personnages abattus, de crouler sous le poids des vicissitudes. C’est sans doute pour ça qu’il préférera toujours l’insouciance potache à la tragédie sociale, tout en sachant bien avant ses jeunes héros – qu’il embrasse avec tendresse – que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Chez lui, le cinéma ressemble à un refuge d’espoir, un « Eldorado » où les doutes et les angoisses contemporaines trouvent une réponse ou, à défaut, une caresse réconfortante. »

 

« Les mioches n’ont qu’a bien se tenir », confirme Paul Gevin, dans Tout le cinéma. Le monde qu’érige Bouli Lanners est pétri d’une radicalité avec laquelle on ne négocie pas.  »

 

Ces mômes ont d’ailleurs capté la sympathie générale: « Il y a dans ce road-trip de marmots signé du talentueux Bouli Lanners, une tendresse et une nostalgie de l’insouciance enfantine qui emportent l’adhésion. Et surtout, trois jeunes acteurs bluffants de naturel », proclame Le Parisien.

 

« Les trois petits acteurs sont vraiment bons, » surenchérissent Les Inrocks « et Lanners ne surplombe pas ses personnages : il se place résolument de leur côté, petites bombes inflammables qui ne demandent qu’à exploser ».

 

Cette manière de filmer à hauteur d’ados est aussi soulignée par Éric Loret. Dans Libération, il indique que « Le Belge Bouli Lanners livre une lecture sans niaiserie des appétits singuliers de la fin de l’enfance. » Et se lance ensuite dans une analyse qui ne manque pas de brio : « On dirait donc qu’on serait dans l’imaginaire des gosses, mais que rien (c’est le sel du filmage) n’évoque le conte. Aucune buée sur l’objectif, aucun procédé d’invagination d’icelui dans le subjectif et vice-versa. En revanche, une redoutable précision dans la construction de l’espace et de la chair, un art de la physique ado, avec sa logique gravitationnelle anti-adulte. Lignes de fuite, un tiers de ciel, deux de terre, grand-angulaire et montage musical – c’est-à-dire répondant, comme le corps adolescent, à un désir rythmique plutôt qu’à un souci fonctionnel. Et vas-y qu’on se vide des trucs sur la gueule et de l’alcool dans le ventre en sautant partout. De même qu’avec Eldorado (2008), Lanners joue la singularité, la cotte mal taillée au monde. »

 

Récit d’apprentissage ? Manuel de survie en territoire hostile ? Inadaptation de l’enfance à la cruauté du monde ? » s’interroge Aurélien Ferenczi dans Telerama. « Il y a un peu de tout cela dans cette brève fable. Nos trois poucets sont craquants – notamment le plus jeune à bonne bouille, interprété par Zacharie Chasseriaud -, et on rêverait pour eux d’un havre de paix. Mais le refuge où les accueille parfois une femme douce (jouée par Marthe Keller) paraît trop mystérieux pour être bien réel. Comme à son habitude, le cinéaste possède le sens du grotesque et fait souvent sourire. Mais son film s’apparente surtout à une élégie, et le coeur se serre peu à peu, touché par le spectacle de ces agneaux égarés, malmenés par la réalité. Des géants bien fragiles, en vérité.

 

Et puis, comme souvent, les critiques s’amusent au jeu des références, des ressemblances.

« Bouli emprunte des chemins de traverse, vagabonde au gré de l’eau, entre comédie et tragédie, réalisme et onirisme et nous embarque, quelque part entre Les Valseuses et Les 400 coups , loin, très loin, des sentiers battus », avance La Voix du Nord.

 

Dans Les Cahiers du cinéma, Vincent Malausa part sur une autre piste qui oblige au grand écart : ‘Drôle et cruel, le conte de Lanners fait songer à la rencontre de « Rémi sans famille » et des productions Spielberg des années 80 : quelque chose comme « Les Goonies » dans le monde désolé de Bruno Dumont’.

 

 

Sous le titre : « Bouli Lanners offre une nouvelle jeunesse au cinéma belge« , Raphael Clair de l’excellent site vodkaster convoque même le fantôme de Robert Mitchum : Les Géants fonctionne ainsi comme une sorte de conte non pas pour enfants, mais bien pour adultes. Il y a dans le film de très belles scènes sur un fleuve qui rappellent les plus beaux moments d’un autre conte pour les grands : La Nuit du chasseur. Et comme dans le chef d’œuvre de Laughton (éternelle source d’inspiration), une fois que les jeunes ont bien dérivé au fil de l’eau, au clair de lune, il nous prend l’envie de les voir retrouver un port d’attache (ce sera la rencontre avec une mystérieuse mamie bienveillante). »

La conclusion de tout cela? Nous la laisserons aux Inrocks qui ponctue son article d’un salvateur « Un bon antidote aux guéguerres des boutons. » On n’y avait pas pensé, mais il y a de cela…

Si j’aurais su, j’aurais venu plus tôt…


 

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