Les Âmes de Papier : Un conte romantique de Noël

Vincent Lannoo, vous connaissez. Surtout si vous êtes un fidèle de Cinevox. L’an dernier Au Nom du fils a cueilli tout le monde par surprise, et capté l’attention d’une dizaine de milliers de spectateurs à partir d’une sortie minimaliste, grâce à un bouche-à-oreille déchaîné. Pour un film sans distributeur, il s’agit d’un exploit assez unique dans les annales.

 

Le film a ensuite parcouru les festivals les plus variés et remporté un formidable Mélies d’Argent au festival de Neuchâtel, ce qui le place dans la course pour décrocher le Mélies d’Or le prix le plus prestigieux dans le registre du fantastique et du thriller en Europe.

Stakhanoviste hors norme, Vincent sortait alors à peine de la distribution de Little Glory « son film américain » et était déjà en train de préparer Les Âmes de Papier, un long métrage produit par Artemis pour lequel on lui offrait un casting en or massif.

 

Plutôt connu comme un réalisateur subversif, amoureux des films de genre, un homme qui adore déchirer les codes, Vincent Lannoo acceptait là un deal très différent. Le scénario des Âmes de Papier qu’il n’avait pas signé n’avait rien de cynique ou de brutal : il s’agissait au contraire d’une comédie romantique, doublée d’un conte de Noël et d’une espèce de buddy movie intergénérationnel.

 

 

Le long métrage sera présenté ce soir en clôture du FIFF à Namur et si vous venez le voir en connaissance de cause, pour découvrir un conte feutré et surprenant, un film taillé pour le grand public et conçu comme tel, vous risquez de passer un délicieux moment, poignant et drôle aussi. L’équilibre délicat étant préservé de bout en bout. Comme dans les plus belles comédies du genre, italiennes ou américaines surtout.

 

 

Pour aborder ce travail très différent de ce qu’il nous avait proposé jusqu’ici, tant dans sa tonalité que dans sa manière de fonctionner, Vincent Lannoo avait utilisé un atout rare dans le cinéma francophone : il avait demandé au jeune scénariste de l’œuvre de l’accompagner quotidiennement sur le plateau. Ainsi, il a pu se concentrer entièrement sur la mise en scène très élaborée et la direction d’acteurs prépondérante. Sur l’ambiance et sur la crédibilité d’un récit irrationnel… et pourtant tellement convaincant.
Le pitch ? Pas banal !

Suite à un drame personnel, Paul, un ancien romancier, s’est retiré du monde et se consacre à la rédaction d’oraisons funèbres pour de riches clients. Emma, une jeune veuve, vient un jour louer ses services et lui demande de « raconter » à Adam, son fils de 6 ans, le père qu’il n’a pas assez connu. Une relation privilégiée se noue entre Emma et Paul, mais celui-ci va vite réaliser que si savoir parler des morts est un don, ça peut aussi devenir un fardeau. Son pouvoir d’évocation est tellement puissant que le défunt mari revient à la vie, sans mémoire, perdu. Mais encombrant.

 

 

Pour incarner ce trio étonnant, le mort, la femme et l’amant, il fallait viser juste. Historie de préserver la  crédibilité et l’homogénéité de l’ensemble. L’idée de confier le rôle principal du film à Stéphane Guillon, vu jusque-là à la télévision et dans des prestations moins consistantes au cinéma, pouvait sembler risquée. Maintenant que nous avons découvert sa performance, il n’y a plus aucun doute : l’acteur au visage désabusé, à l’humour désespéré, était le choix qui s’imposait. Comme un vieux briscard, il habite ce personnage étrange qui doit capter la sympathie du spectateur. Il peut avoir l’air au bord du suicide et nous faire hurler de rire deux secondes plus tard. Il peut être complice, distant, passionné ou absent avec la même aisance. Superbe prestation, entrée dans la cour des grands.

Belle et pudique, un peu triste, mais tonique, Julie Gayet est une veuve attirante et Jonathan Zaccaï en mort encombrant joue à la fois de son indéniable charme et de son sens de l’humour trop peu souvent utilisé.

 

L’autre axe du film est construit autour de Stéphane Guillon et de Pierre Richard qui incarne ici un voisin bordélique, obsédé par les archives du ghetto de Varsovie, à la recherche d’un document qui n’existe sans doute pas. Ce vieux fou qui évoque Gepetto le papa de Pinocchio, parle trop fort, s’agite comme une marionnette désarticulée est l’ami, le conseiller agaçant et le père (très) spirituel de Paul.

 

 

Quand nous étions passés sur le tournage (lire ici), nous avions senti que le duo fonctionnait à merveille, mais le résultat dépasse les attentes. Il existe entre les deux acteurs une complicité qui crève l’écran, complicité encore renforcée par une étonnante analogie physique entre les deux personnages. Jonathan Zaccaï, lui-même, ressemble d’ailleurs étrangement à Stéphane Guillon : même dégaine, même mine de cocker triste, même barbe de quelques jours. Du coup, la proximité entre les deux peut paraître fraternelle, avec Pierre Richard en bouleversante figure paternelle.

 


Pensé pour une sortie pendant les fêtes de fin d’année, Les Âmes de Papier est une mécanique de précision, qui ne renonce pas à la poésie et aux surprises. On sourit souvent, mais on n’évitera pas de verser une petite larme à deux ou trois moments. Car Vincent Lannoo et son scénariste François Uzan n’ont pas peur de l’émotion brute et franche. Frontale. À la flamande. Et c’est vraiment bien ainsi.

La photographie poétique de Vincent Van Gelder et une bande originale magique complètent ce tableau enivrant. Voilà un film de fêtes vraiment réussi qui donne envie de sourire, envie d’aimer. Un film qui donne envie de vivre.

 

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