Le voyage de Vanja

Vanja d’Alcantara vient tout juste de démarrer le tournage de son deuxième long métrage: Le Cœur Régulier. Il s’agit de l’adaptation d’un roman d’Olivier Adam pour laquelle elle a réuni un duo d’acteurs franco-belges épatants : Isabelle Carré et Fabrizio Rongione.

Face à eux, trois comédiens japonais : Jun Kunimara, Mugi Kadowaki et Ando Masanob.

 

[Photo d’ouverture : © FIFF]

 

L’essentiel de l’intrigue se déroulera en effet au Japon, mais contrairement à ses deux acolytes, Fabrizio ne partira pas au pays du soleil levant. Son rôle le cantonne à la France et c’est à Sète qu’il a rejoint l’équipe juste après avoir quitté le plateau des Survivants.

« J’ai supplié Vanja d’inventer pour mon personnage un tout petit jour de tournage au Japon, une seule scène », sourit le comédien, Magritte 2015 du meilleur acteur pour Deux jours, une nuit. « Mais elle a, hélas, été inflexible ».

 

Fabrizio sur le plateau des Survivants: du Luxembourg au sud de la France, il n’a eu qu’une nuit pour passer sur le plateau du Coeur Régulier

 

Vanja, par contre, est très enthousiaste à l’idée de retourner sur l’île qu’elle aime tant. Une passion qui a motivé ce projet à travers un fait divers et un personnage étonnant.

 

 » Au  départ », explique la jeune réalisatrice qui nous a parlé juste avant son départ, « j’ai découvert dans un article l’existence de Yukio Shige, un ancien policier japonais qui essaie de détourner de la mort ceux qui ont l’intention de se jeter du haut des falaises de son village. Shige vit au bord de la Mer du Japon et il accueille chez lui les candidats au suicide pour tenter de leur redonner goût à la vie. La situation est fascinante et ce personnage extraordinaire m’a immédiatement inspirée : c’est une formidable promesse de cinéma. Je me suis mise à visualiser ce lieu, à imaginer ce personnage hors du commun, à ressentir cette atmosphère étrange; un village hanté où la vie et la mort se côtoient, la lumière et l’obscurité…

J’ai très vite senti que je voulais filmer cette histoire singulière sur place, au Japon, car la situation ne pouvait exister que là-bas, mais j’éprouvais la sensation profonde de ne pas être légitime: je suis fascinée par ce pays, j’adore le cinéma japonais et, du coup, je ne me sentais pas le droit de raconter cette histoire à travers un personnage si japonais de mon point de vue occidental. »

 

Mais la vie est souvent espiègle et la solution va tomber d’une façon aussi originale qu’inattendue devant les yeux de Vanja : « Quelque temps plus tard, je me trouvais dans une petite librairie perdue dans un coin peu fréquenté en Suisse. Complètement par hasard, je suis tombée sur un des coups de cœur du libraire : Le cœur régulier d’Olivier Adam. L’auteur y raconte l’histoire d’une femme française qui part au Japon sur les traces de son frère, et rencontre là-bas un personnage qui est clairement inspiré du même Yukio Shige, le sauveur des falaises.

J’ai tout de suite eu la sensation que j’avais trouvé ma voie : l’univers d’Olivier Adam, sa manière d‘évoquer ce voyage vers l’inconnu et de suivre la transformation intérieure de cette femme, me sont apparus en connivence parfaite avec l’univers que je tente de développer à travers mes films.

 

Je ne connaissais pas cet écrivain. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de son premier roman avant d’apprendre qu’il était un auteur connu et reconnu à qui on doit par exemple Je vais bien ne t’en fais pas. Quand j’ai réalisé ça, j’ai d’abord renoncé à l’idée d’adapter le livre : je me disais que ce serait impossible de persuader l’auteur et surtout que ce serait impayable.
Mais je ne parvenais pas à me détacher de sa vision et tout était soudain devenu encore beaucoup plus compliqué pour moi. Malgré tout, Je me suis donc renseignée et j’ai appris que les droits étaient toujours libres. J’en ai parlé à mon producteur (Need) et nous avons envoyé à Olivier Adam mon premier long métrage. À tout hasard. Par chance, il a eu un vrai coup de foudre et il s’est arrangé pour que nous puissions acheter les droits à un prix assez raisonnable. Nous nous sommes ensuite rencontrés. Il a toujours été très prévenant tout en me laissant une totale liberté d’action par rapport à son texte. Il a lu différentes versions de mon scénario, mais s’il était curieux il n’a jamais été intrusif: il aimait vraiment l’idée de voir son histoire remodelée par un regard extérieur. »

 

Vanya a donc eu l’entière liberté de transposer son roman dans son propre univers, si singulier.

« Depuis mon court métrage, Granitsa, qui était une fiction tournée entièrement dans le transsibérien et mon premier long métrage, Beyond the steppes, dont l’histoire se situe au fin fond de l’Asie Centrale, je veux croire à un cinéma de sensations et d’impressions. Je veux développer un univers où l’environnement naturel a une influence déterminante sur le fil narratif et le trajet émotionnel du protagoniste. Ce sujet s’y prêtait magnifiquement. »

 

 

 

Mais de la découverte du fil rouge à la réalisation d’un film il se passe généralement de longs mois. De longues années même.

« Contrairement à ce qu’on pourrait croire », confirme Vanja qui est aussi sa propre scénariste (elle a ici collaboré avec Gilles Taurand et Emmanuelle Beaugrand-Champagne), « adapter un roman n’est pas forcément plus facile que d’inventer une histoire de toutes pièces. Ici, il m’a fallu trois ans pour arriver à une version qui me satisfasse entièrement. Pendant ce temps, je suis bien sûr partie au Japon pour effectuer des repérages précis au  Japon. J’ai visité le village rencontré les gens, même si au final ce n’est pas du tout là que nous allons tourner.

L’automne dernier, je suis retournée dans l’une des régions les plus isolées du pays, Shimane, où j’avais pu découvrir quelques mois plus tôt les « Red Cliffs », des falaises vertigineuses aux couleurs volcaniques. La magie des lieux s’est révélée et les décors du film se sont présentés là comme s’ils avaient été conçus pour accueillir cette histoire : la maison de Daïsuké, le village de pêcheurs et la petite place de Jirô, la pension de Hiromi, les temples et sanctuaires, les divers paysages. Il s’agit de lieux à  la fois étrangers et mystérieux, et à  la  fois si « profondément» japonais, qu’on y éprouve instantanément la sensation d’être au cœur du film. »

 

 

Le tournage a donc débuté en France avec Fabrizio et Isabelle Carré. Deux choix évidents pour la réalisatrice : « Fabrizio, c’est très simple: on est amis depuis plus de 15 ans. On se connaît vraiment bien et j’avais fort envie de travailler avec lui. C’était donc une évidence. Ma seule crainte était qu’il refuse, car il s’agit d’un rôle secondaire. Mais, heureusement pour moi, il a été ravi de participer à l’aventure et a dit oui immédiatement.

Isabelle Carré, je la trouve magnifique: elle a un éventail de possibles sidérant. Ce que j’aime chez elle c’est qu’on la voit beaucoup, mais qu’on ne la voit pas du tout: elle est présente dans de nombreux films, mais elle est terriblement discrète et se fond dans tous ses personnages. Elle n’a pas du tout le côté star de certaines autres comédiennes (NDLR. on n’a pas réussi à lui arracher des noms). Je lui ai fait lire le scénario, je lui ai montré mon premier film. Elle a été très positive, mais a mis assez longtemps à nous répondre, car elle était très angoissée à l’idée de partir au Japon.

Elle a des enfants en bas âge, elle a un peu peur de la radioactivité, des tremblements de terre, tout ça… Mais cette hésitation a eu un côté bénéfique: elle avait tellement pesé son désir de faire le film que quand elle a accepté, c’était un oui franc et massif, hyper enthousiaste.
Le tournage a été reporté plusieurs fois, car le financement n’était pas bouclé. Nous avons pris environ un an de retard, mais ça nous a permis de mieux nous connaître et de tisser un lien proche de l’amitié. J’allais la voir environ une fois toutes les six semaines ce qui fait qu’aujourd’hui on se connaît assez bien: c’est un vrai privilège.

Deux ou trois semaines avant le début du tournage, je suis allée à Paris avec Fabrizio et nous avons répété ensemble : le courant est immédiatement passé entre eux. »

 

Vanja avec Luc Jabon. c’était à Cannes à la fête des Belges. Fabrizio Rongione sera passé du plateau du premeir long métrage du second au deuxième de la première en une seule nuit.  

 

Pendant cette année, le scénario a également évolué s’adaptant aux remarques et aux différentes demandes: un processus indispensable pour boucler le budget…

« Mais je ne regrette rien », précise aujourd’hui Vanja. « Je suis certaine que le film que je vais tourner est bien supérieur à celui que j’aurais réalisé l’an dernier. Ça tient à une conjonction de petites choses, au temps qui m’a permis de mieux connaître Isabelle Carré aussi. Je sens que ça va être un moment très intense et je compte bien en profiter. »

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