Le cœur régulier, les âmes déchirées…

Pour le grand public qui aime s’évader dans la littérature, Le Cœur régulier est un roman du virtuose français Olivier Adam qui nous avait déjà offert Je vais bien ne t’en fais pas ou le scénario du merveilleux Welcome de Philippe Lioret. C’est aujourd’hui, aussi, un long métrage signé Vanja d’Alcantara qui, dès qu’elle a découvert ce livre singulier, a immédiatement su qu’elle voulait l’adapter au grand écran.

 

À la base, un hasard : la réalisatrice belge avait entendu parler de l’histoire d’un Japonais qui, vivant au pied de falaises, dans une région reculée de son île, essayait de convaincre les candidats au suicide qui venaient là pour se jeter dans le vide de réévaluer leur plan morbide.

Le sujet la fascinait, mais malgré son attachement à la culture orientale, elle ne se sentait pas légitime pour le traiter, étrangère à cet univers si particulier. Par le plus grand hasard (ou pas ?), elle tomba alors sur le roman d’Olivier Adam, ignorant totalement que cet auteur était une star de la littérature dans son pays.

Retrouver ce sujet qui la fascinait, traité dans un livre francophone, l’étonna d’abord. Mais au-delà de la surprise, elle comprit immédiatement que l’écrivain lui proposait une porte d’entrée idéale dans cet univers qu’elle rêvait d’investir. En marchant sur les traces d’une Française en voyage dans un pays inconnu, elle pouvait pénétrer ce monde étrange et intime sans passer pour une intruse, une touriste volage ; ou pire pour certains, pour une donneuse de leçons bobo…

 

 

Dans le roman, comme dans le film, même si, au final, l’adaptation prend quelques libertés avec le matériau original, une femme (ici, elle s’appelle Alice) s’enfuit au Japon quand elle réalise soudain qu’elle est en train de passer à côté de sa propre vie. Comme un fantôme.

Elle jouit certes d’un confort que beaucoup de femmes occidentales lui envieraient : un mari brillant, deux ados charmants, une somptueuse demeure… Mais, sans en prendre conscience, elle est en train de perdre pied dans cet univers lisse et facile, gris, attendu, conventionnel…

Quand Nathan, son jeune frère sauvage et libre, passe la saluer, il bouleverse ses certitudes. Plus ils discutent, plus ils perçoivent leur éloignement. Plus Nathan comprend que sa sœur a perdu ses repères. Il s’emporte, tente de la secouer, part un peu fâché.
Elle ne le reverra jamais.

Le lendemain, la police prévient Alice du décès accidentel de Nathan. Se sentant soudain étrangère à sa propre vie jusque-là « si parfaite », elle part se réfugier dans un petit village japonais isolé au pied des falaises. Là où Nathan disait avoir trouvé la paix, auprès d’un certain Daïsuké.

En suivant la trace de ce frère disparu, Alice a l’espoir de se rapprocher de lui une dernière fois. Mais dans ce lieu étrange, à la fois hostile et accueillant, c’est sa propre histoire qu’elle va redécouvrir.

 

 

Pour incarner ce personnage effacé, mais attachant qui catalyse l’attention du spectateur, Vanja d’Alcantara avait besoin d’une interprète subtile capable de susciter l’empathie tout le long d’un parcours où le dialogue a moins de place que l’introspection. En rencontrant Isabelle Carré, elle comprit immédiatement qu’elle tenait son Alice. À charge pour elle de persuader la comédienne française qui n’aime pas trop les voyages de la suivre au bout du monde.

 

Un an plus tard, alors que son film vient de sortir sur les écrans, Vanja ne peut que se féliciter d’avoir amené l’actrice à accepter le projet. Sa performance est d’une intensité rare, car tout en douceur, en intériorité, en subtilité. Avec ici et là les éclats transcendants, brefs et inattendus, qui font d’une prestation un moment mémorable.

L’entrée en matière, en Europe, est assez classique, mais le film change de ton et de rythme à mesure qu’Alice pénètre dans un Japon qu’elle ne connaît pas, qui l’effraie, l’intrigue, qu’elle traverse sur la pointe des pieds à la recherche d’une lumière qu’elle n’est pas certaine de trouver.

Comme celui d’un malade en coma artificiel, le cœur du film bat alors de plus en plus lentement jusqu’à s’arrêter presque, avant de progressivement reprendre un rythme plus… régulier. L’exercice de style est compliqué, notamment pour ne pas égarer les spectateurs qui pourraient être déroutés par ce tempo indolent et ce climat presque atone.

On a pu lire ici et là dans quelques magazines, sous la plume de critiques moins réceptifs que le film était plus ennuyeux qu’émouvant. En s’y plongeant, on découvre que cette vision est forcément erronée, basée sur une attente subjective et non sur la réalité que nous propose la réalisatrice : le film est lent, mais dense. Et Vanja ne recherche pas l’émotion à tout prix, encore moins la sensation. Elle tente au contraire de nous immerger dans l’esprit d’Alice, tout au long de son parcours singulier vers sa renaissance. Un itinéraire aride parsemé de tout petits événements, parfois surprenants, de quelques dialogues (peu), de rencontres surtout.

Au bout du compte, l’heure et demie qu’on partage avec Alice est une invitation pour chacun à effectuer un cheminement spirituel profond qui laisse indubitablement des traces une fois la lumière rallumée.

 

 

Outre le talent d’Isabelle Carré qui n’est plus à démontrer, mais qui trouve ici un écrin original et envoûtant, on notera que l’interprétation de tous les comédiens est particulièrement saisissante d’autant que chacun joue sur un registre propre. L’intensité fougueuse de Niels Schneider, la froide bienveillance de Jun Kunimura, l’incompréhension de l’ambivalent Fabrizio Rongione, le charme timide de Masanobu Ando, la folie imprévisible de Mugi Kadowaki… : chaque comédien concourt avec sa partition originale à donner à la petite musique de Vanya une profondeur de plus en plus envoûtante. Loin de la cacophonie redoutée, cette variété compose au final une symphonie lente et hypnotique.

 

Et puis, comment ne pas mentionner aussi la photographie éblouissante de Ruben Impens, par ailleurs chef opérateur des films de Félix Van Groeningen (The Broken Circle Breakdown, Belgica,…) qui nous émeut ou nous coupe le souffle dès que la caméra s’aventure à l’extérieur ? Rien que la scène, plastiquement sublime, où Alice discute sous la pluie avec son frère justifie à elle seule la vision du film.

Le cœur régulier n’est sans doute pas une oeuvre pour tout le monde. Il mérite d’être vu dans une salle calme où on ne croque pas de popcorns en sirotant bruyamment un soda. Il a besoin de silence et d’attention pour offrir au spectateur la plénitude de son potentiel.
Aborder ce rivage sans y être préparé risque de vous faire passer à côté d’une œuvre intense, susceptible de profondément vous marquer.

 

 

 

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