« L’autre Laurens », troubles dans le genre

Claude Schmitz va au bout du genre avec L’autre Laurens, variation aussi ludique, esthétique que radicale sur le motif du film de détective, dont il épuise et détourne les stéréotypes pour faire naître une nouvelle héroïne qui se ré-approprie le discours. 

Hold-up sur le film de genre. Biberonné aux séries B américaines des années 80 comme au cinéma d’auteur européen, Claude Schmitz remixe ces influences fondatrices, réalisant un grand écart stylistique et thématique pour mieux régler leur compte à ses influences, et laisser entrevoir l’avènement d’un monde – et d’un cinéma – libéré de la figure patriarcale étouffante du bad guy.

Mais retour à la case départ. Ca commence par un paysage désert, au coeur d’une nuit bleue. Un cactus, une Américaine, deux hommes de main qui dialoguent en espagnol, évoquant un fantôme, éclairés par le néon dune boîte de nuit alors que s’éloigne le bruit des bécanes. On comprend la frontière mexicaine nous dit notre cinéphilie, autre peut-être nous révèle le film. A ce prologue qui brouille les pistes succède un tout autre motif. Retour à un certain réalisme avec la présentation de Gabriel Laurens (Olivier Rabourdin, juste parfait), privé un peu paumé, abonné aux filatures pépères pour adultère. Il fait gris, à Bruxelles et dans sa vie quand débarque Jade (stupéfiante Louise Leroy), sa nièce tombée du ciel, venue lui demander son aide pour élucider le mystère de la mort de son père, le frère jumeau de Gabriel. Un sens du timing savamment dosé, sachant que Gabriel lui doit enterrer sa mère – et donc celle de son frère -, et qu’il découvre en passant que ce dernier ne payait plus depuis quelques temps la maison de retraite, le mettant dans une situation pour le moins embarrassante.

Pas complètement enchanté de sortir de sa zone de confort, mais acculé financièrement, Gabriel emboite le pas de Jade, la raccompagnant chez elle, à la frontière espagnole, découvrant ainsi le monde étrange de son frère, où claquent les dissonances et surgissent les déjà-vu. Toute ressemblance avec des personnages ou des situations existants est loin d’être purement fortuite. Les figures traditionnelles du polar, voire de la série B défilent au garde-à-vous: le détective abimé par l’existence, son jumeau maléfique, la lolita, la femme fatale, les flics, les motards, et même le US Marine de passage. Sauf que tous et toutes ont un petit truc en plus ou en moins, un truc qui diffère sensiblement, la lolita ne s’en laisse pas compter, les motards ont un accent, les flics sont bedonnants. La partition bien huilée de l’enquête prend un tour particulier, au fil des notes bleues et des discordances. Comme de la friture sur la ligne, ou des parasites sur l’écran qui viennent questionner un récit bien rôdé, celui des hommes forts, des demoiselles en détresse, et du patriarcat.

L’exercice de style autour des codes du film noir est abordé avec une vraie jubilation doublée d’un réel savoir-faire, déterritorialisant le genre, essaimant les faux-semblants, et trouvant tout son sens dans les décalages et les embardées qui dévient une trajectoire toute tracée. Claude Schmitz sature le récit d’archétypes, d’attributs virils aussi, flingues, motos, un hélicoptère même, comme pour les épuiser, les user jusqu’à la corde pour en faire ressortir la vanité, la vacuité aussi. Faire ressortir en creux la façon dont ces récits, qui ont construit depuis des décennies les masculinités, sont arrivés en bout de course, essoufflés et vidés de leur sens. Le tout avec humour et goût du jeu, servi par une image remarquable, et une bande originale ludique, qui trouve son point d’orgue avec la partition de Rodolphe Burger.

Lautre Laurens figure ainsi une sorte de chant du cygne aux antipodes de la nostalgie, dernier adieu à des mythes fondateurs déconstruits. Il multiplie les pistes de lecture et d’interprétation, et détourne le personnage de la jeune fille en détresse, de la Baby Doll rock-n-roll pour l’investir des plein pouvoirs, lui conférer l’autorité sur les récits à venir.

Retrouvez ici la bande-annonce 

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