La Cinetek de Joachim Lafosse

La Cinetek, le premier site de VOD dédié aux grands films d’auteurs, mis en ligne en France en 2015, est disponible en Belgique depuis octobre 2020. Chaque mois, un·e cinéaste propose une liste de films qui ont marqué sa cinéphilie. Ce mois-ci, c’est donc la liste de Joachim Lafosse qui est proposée au public. Le cinéaste belge revient pour nous sur ses choix…

Ce que je trouve extrêmement intéressant avec la Cinetek, c’est le fait de pouvoir visionner des oeuvres proposées par des cinéastes. Moi, savoir quels films ont compté pour Laurent Cantet, Céline Sciamma, Arnaud Desplechin, les cinéastes qui m’ont inspiré, ça stimule ma curiosité. J’ai trouvé très agréable d’être invité à imaginer à mon tour une liste. Beaucoup de films qui m’ont marqué avaient déjà été cités par d’autres cinéastes, donc l’idée était d’ouvrir d’autres pistes.

C’est magnifique ce qu’on fait Pascale Ferran, Cédric Klapisch et Laurent Cantet en créant cette plateforme, elle vient combler le manque de DVDthèques dans nos environnements. C’est très difficile de trouver certains films rares. Les grandes plateformes de films commerciales laissent toute une partie du répertoire hors de leur catalogue, elles n’achètent pas leurs droits. La Cinetek oeuvre à rassembler des films plus confidentiels, ou même des oeuvres moins répandues ou plus anciennes de cinéastes reconnus, c’est un travail fondamental. Pendant les confinements notamment, j’ai pu y trouver de beaux et grands films rares. Par exemple, j’ai pu revisiter la filmographie des grands cinéastes iraniens qui ont beaucoup compté pour moi, Jafar Panahi, Abbas Kiarostami, Mohsen Makhmalbaf, Samira Makhmalbaf. Penser que les plateformes commerciales permettront d’avoir accès à tout le cinéma du monde, c’est un mythe. Il y a des films oubliés des plateformes, beaucoup.

Il y a un combat à mener pour que les cinéphiles aillent voir les films en salle. Il y a aussi un combat à mener pour ne pas voir certaines oeuvres disparaitre de tous types d’écrans, leurs droits se perdre, et leur trace s’effacer. La disparition des supports physiques pour le cinéma a bouleversé la donne. Pour la littérature, on s’accroche encore aux livres, pour le cinéma, on est passé à une dématérialisation qui met en jeu la survie des films. La Cinetek participe de ce combat, c’est un travail colossal, et j’ai une reconnaissance sincère et profonde pour les initiateurs de ce magnifique outil.

Déjà s’envole la fleur maigre de Paul Meyer (1960)

J’ai découvert Paul Meyer grâce aux frères Dardenne, qui le citent très souvent. Il n’était pas encore sur la plateforme, et j’ai trouvé important de profiter de cette occasion pour partager ce film. C’est avant tout un film qui est d’une beauté esthétique incroyable. C’est magnifique de voir le charbonnage filmé dans les années 60, la vérité qui transparait du film est stupéfiante. Comme chez les Dardenne, dans le cinéma iranien, il y a une confiance absolue dans la force du cinéma. La simplicité du récit y est portée par un regard tellement empathique, nourri d’affection à l’égard de ses enfants qu’il n’y a pas besoin d’une trame narrative spectaculaire.

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L’Adversaire de Nicole Garcia (2002)

Je crois que ce qui fait le coeur de ma cinéphilie, c’est d’abord le cinéma français des années 60 et 70. Et on retrouvait déjà beaucoup de ces films sur la plateforme, alors je lemesuis intéressé aux films que j’avais découverts en salle quand j’ai commencé à faire du cinéma, plus ou moins, fin des années 90, début des années 2000, les films d’Assayas, Desplechin, Garcia, que j’ai vu à 20 ans, un moment charnière évidemment.

L’Adversaire est inspiré de l’affaire Jean-Claude Romand, comme L’Emploi du Temps de Laurent Cantet d’ailleurs. Ce qui m’a plu dans le film, c’est avant tout l’écriture du personnage, servi par un acteur incroyable. J’ai d’ailleurs réalisé après avoir choisi le film que l’on y retrouvait Daniel Auteuil et Emmanuelle Devos, qui sont les héros de mon prochain film Un silence, dont j’achève la post-production en ce moment. Je trouve aussi que Nicole Garcia a une carrière très impressionnante, elle a réalisé beaucoup de films, à une époque où la difficulté d’accéder à la réalisation en tant que femme n’était pas pensée comme aujourd’hui. Elle a réussi à trouver son chemin, alors même qu’en plus elle était identifiée comme actrice. Ca se sent dans ses films évidemment, il y a une attention au personnage toute particulière, ce que l’on trouve d’ailleurs souvent chez les cinéastes qui sont aussi comédien ou comédienne.

Fin août, début septembre d’Olivier Assayas (1998)

J’ai vu ce film au cinéma juste avant d’entrer à l’IAD. C’est un film un peu choral, dont la gestion du récit est admirable. Ca suit un ensemble de personnages, dans un milieu certes très parisien, mais à ce moment-là, je m’apprêtais à me lancer dans une carrière artistique, et je suis sorti très ému de ce film, par la trajectoire notamment de cet écrivain qui va mourir, et la façon dont ses amis ressentent cette perte. Le scénario, l’écriture, la façon de clore les séquences importantes par un fondu fermeture fait sur le plateau, cette façon d’être elliptique de manière très franche m’a ouvert l’esprit sur des possibilités d’écriture.

Haut les coeurs de Solveig Anspach (1999)

En général, quand on se souvient de l’endroit où on a vu les films, c’est qu’ils ont compté. Haut les coeurs, je l’ai vu au Vendôme, dans la salle 2. Je n’étais pas encore cinéphile à l’époque. C’est la période où j’étais assistant à la mise en scène au théâtre, je venais d’avoir mon jury central, et je commençais à aimer aller au cinéma. C’est un grand film d’actrice en fait. Karin Viard y est exceptionnelle, je suis sorti du film bouleversé par cette manière de raconter ce que c’est que d’être malade. C’est un film sur la vie, avant tout.

Il est plus facile pour un chameau de Valeria Bruni-Tedeschi (2003)

Bruni-Tedeschi, Anspach, Garcia ont réussi à construire une filmographie de cinéaste dans un contexte franchement défavorable aux réalisatrices, et ça ne peut que forcer l’admiration. Ce que j’ai adoré dans ce premier film de Valeria Bruni-Tedeschi, c’est le rire. J’ai découvert ce film à Flagey, et je suis surpris par la capacité qu’a la réalisatrice et comédienne à se jouer d’elle-même, à être autobiographique sans être dans le drame, alors qu’elle raconte le décès de son frère, qu’elle fait voir une rivalité avec sa soeur, la violence de la grande bourgeoisie, mais avec un humour et une légèreté admirables. Elle a beau être une petite fille riche comme elle en plaisante elle-même, elle a un talent inouï. Elle a la faculté de raconter ça avec légèreté et humour, ce qui est extrêmement rare. C’est une très grande autrice.

San Clemente de Raymond Depardon (1982)

Aujourd’hui, il me semble que les cinéastes que j’aime tendent vers une certaine approche documentaire. Le dernier grand film que j’ai vu, c’est Pacifiction. C’est une fiction, mais Serra filme ses acteurs comme dans un documentaire. J’aime de plus en plus les auteurs de fiction qui sont des documentaristes. Et pour être un documentariste de fiction, c’est primordial de connaître les grands documentaristes comme Depardon. Les deux premiers documentaristes que j’ai découvert au début de ma cinéphilie, c’était Philibert et Depardon.

San Clemente, c’est aussi parce que la psychiatrie, pour des raisons d’histoire familiale, c’est quelque chose auquel j’ai réfléchi. J’ai visité des hopitaux psychiatriques enfant, et en découvrant le film, j’ai été confronté à la misère d’une violence inouïe de ces hôpitaux dans l’Italie des années 70. Ca renvoie aussi à la nécessité de ne pas abandonner ces lieux qui accueillent celles et ceux que la société ne veut plus garder en son sein.

Le Retour d’Andreï Zviaguintsev (2003)

Ce film-là, je l’ai vu à l’Arenberg. Film incroyable sur la façon dont des enfants composent avec la violence de leur père. Je pense que je n’ai pas vu plus puissant depuis. C’est quoi avoir un père violent? Ca dit beaucoup d’un climat de violence en Russie. Et c’est d’une beauté formelle… On a du mal à croire que c’est un premier film, quelle maturité d’écriture! Les jeunes enfants sont incroyables. C’est âpre, très âpre, mais il n’y a pas à faire de cadeau sur ce sujet-là.

Holy Smoke de Jane Campion (1999)

Je m’aperçois que c’est le seul film en anglais de ma liste. Je suis un cinéphile très francophone, je regarde énormément de films en français en fait. Jane Campion, il n’y a pas un film à jeter. Mon préféré c’est surement La Leçon de piano, qui était déjà sur la Cinetek. J’ai choisi Holy Smoke, que j’adore aussi. Il y a chez l’homme j’ai l’impression une frayeur de la féminité, qui fait qu’on classe le féminin libre du côté de la folie, comme s’il y avait un féminin envoûté. Ici, Kate Winslet est possédée, et ses parents veulent l’envoyer dans un hôpital, jusqu’à ce qu’ils tombent sur Harvey Keitel, une sorte de grand gourou médecin de l’âme qui se propose de la désenvouter. Ce gars très confiant en lui finit par se laisser envouter à son tour par Kate Winslet en tombant amoureux d’elle. Ce film est absolument dément. Il y a des scènes parmi les plus érotiques que j’ai vues au cinéma. Winslet et Keitel y sont sublimes. Voir cette jeune femme qui amène cet homme plus âgé vers la possibilité du doute, c’est splendide. Le sujet est génial, vraiment, c’est presque un film dont j’aurais envie de faire une adaptation française.

Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2007)

Je trouve ça très fascinant et très émouvant les gens qui arrivent à raconter leur enfance. Qu’est-ce que c’est qu’une enfance iranienne, le déracinement, arriver en France? Il y a quelque chose de magnifique dans la manière de se raconter de Satrapi. A un moment, l’animation prend vie, je suis complètement à ses côtés. Encore un portrait autobiographique bouleversant. Je suis fasciné par cette capacité à se raconter. C’est de la très grande autofiction.

Rendez-vous sur La Cinetek.

 

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