Image : La tyrannie des apparences et des clichés

La grosse sortie belge de la semaine est une petite perle. Et presque une incongruité.

 

Rétroactes: en 2011 Adil El Arbi et Bilall Fallah séduisent les professionnels flamands avec leur court métrage Broeders. Résultats: ils décrochent une wildcard du VAF, soit une coquette somme d’argent qui va leur permettre de tourner un nouveau court dans des conditions optimales.

Les deux jeunes créateurs héritent également d’un coach pour les encadrer.
Après avoir été guidés par Michael Roskam qui est alors en plein buzz grâce au triomphe de Rundskop pour Broeders, les deux agitateurs se choisissent Nabil Ben Yadir qui n’a pas encore réalisé La Marche, mais est déjà devenu une figure de proue du cinéma belge avec ses Barons.

 

Adil et Bilall ont beau être fous de joie… ce sont aussi de grands malades. Ce qui est naturellement un compliment dans notre bouche.
S’il veut faire bouger les lignes et forcer le destin, un artiste doit être ambitieux et les deux compères le sont pour quatre décidant de tourner non pas un court, mais… un long métrage avec un budget qui tout à coup semble bien maigrichon. Mais ils n’en ont que faire.

 

Leur enthousiasme séduit Peter Bouckaert qui les soutient avec sa structure Eyeworks et très vite, les deux artistes proposent un scénario original et captivant qui a le double avantage de pouvoir se lire comme un thriller, mais également comme un vrai film politique.

 

 

Avec leur culot, leur énergie et leur excellent karma aussi, il faut le dire, les deux amis progressent rapidement dans leur entreprise: ils convainquent des acteurs réputés en Flandre de les rejoindre et s’appuient largement sur des visages totalement inconnus, repérés sur le terrain.

 

Petit à petit, Image prend forme.  Et quelle forme !

 

Présenté pour la première fois dans un Cinevox Happening gantois rebaptisé Sneak Preview pour ne donner aucun indice aux spectateurs (voir ICI), Image est un uppercut au menton qui va naturellement susciter d’âpres débats. Et c’est très bien ainsi.

 

 

L’histoire? Simple. Mais diablement efficace.

Eve est une jeune journaliste ambitieuse, mais qui a le respect du métier chevillé au corps. Pour un magazine d’informations diffusé sur une grande chaîne de télé, elle persuade ses patrons de la laisser réaliser un reportage dans les quartiers supposés dangereux de Bruxelles, en montrant ce qui s’y passe au quotidien quand les caméras ne s’y aventurent pas pour couvrir des escarmouches entre les habitants et les policiers.

Sur le terrain, elle rencontre Lahbib, un Belgo-Marocain au profil plutôt rebelle et à la réputation sulfureuse, qui lui propose de lui faire découvrir le vrai visage de Schaarbeek et Molenbeek. Loin des clichés hystériques mais aussi des propos lénifiants. Mais le tournage s’éternise et les patrons d’Eve s’impatientent : tout ce qu’ils veulent, c’est un sujet bien chaud, capable de faire grimper l’audience d’une émission en difficulté. Et pour ça, pas besoin de nuances.

 

 

 

Les rôles principaux d’Image sont tenus par Laura Verlinden (Ben X, Dood van een schaduw) et Gene Bervoets. Dans des rôles de soutien, Wouter Hendrickx, Joren Seldeslachts, Sanaa Alaoui, Mounir Ait Hamou et un étonnant Geert Van Rampelberg, figure de proue du cinéma flamand (Tot Altijd, De Behandeling, …) ici totalement au service d’Adil et Billal.

 

 

Mais la vraie star du film, en même temps que sa révélation, est Nabil Mallat que la presse flamande affuble déjà du sobriquet sans doute un peu lourd à porter de « nouveau Matthias Schoenaerts » (période Rundskop). On voit bien les similitudes entre les deux hommes: même physique impressionnant, même capacité à susciter l’empathie avec un personnage qui ne cherche jamais à séduire. Sauf peut-être Eve…

 

 

Complice d’Adil et Billal, Nabil Mallat a ensuite travaillé avec eux sur le casting de Black, leur deuxième long métrage, coachant également les acteurs amateurs sur le plateau.

 

Filmé sur le vif, servi par une grammaire moderne sur un rythme haletant, Image nous embarque sans effort. Tout ici est contraste: les quartiers de Bruxelles où l’équipe enquête vs les open spaces sophistiqués et glaciaux de la chaîne de télé, l’ambition dévorante de certains vs la passion d’Eve, l’immoralité de wanna be aux dents longues vs les codes rigoristes de la rue…

Mais ces oppositions ne signifient pas non plus qu’on tombe dans la caricature: chacun a ses failles et Adil et Billal n’édulcorent pas le profil de leur héros qui reste un personnage trouble et dangereux, ambigu parfois. Prisonnier… de son image.

 

 

Et là, naturellement, nous sommes au centre du propos: l’image. L’image que l’on colle aux autres, l’image que chacun renvoie et qui lui permet d’exister.

Lahbib, le dur à cuire, n’a pas le droit de nuancer son image s’il veut continuer à régner sur le petit monde qui le respecte. Une image que perpétuent et grossissent les médias qui jouent sur les clichés pour capter l’attention des spectateurs. Une fois le profil du public identifié, la chaîne le nourrit de messages unilatéralement radicaux amplifiant ainsi les clivages.

Et l’audience grimpe. Chacun entend ce qu’il a envie qu’on lui dise.

 

 

L’histoire a démontré des dizaines de fois que chaque société avait besoin d’ennemis pour rester compacte et solidaire. Et en Belgique, plus précisément dans la capitale, certains médias ont trouvé les leurs. Quand ces « hors-la-loi » sans cesse ostracisés ne font plus rien pour se débarrasser des étiquettes qui leur collent à la peau, la spirale est inéluctable et chaque nouvelle explosion renforce les clivages.  Est-il possible de sortir de ce cycle infernal?

À la fin du film, Adil et Billal apportent leur propre réponse à cette interrogation lancinante et elle fait froid dans le dos.

 

 

Alors qu’ils ont déjà réalisé un deuxième long métrage (Black, à découvrir dans notre capsule du mois d’octobre, ICI), Adil El Arbi et Bilall Fallah débarquent donc ce mercredi à la rencontre des spectateurs.

Cette carte de visite clinquante va en surprendre plus d’un. Ce n’est pas pour rien que Michael Roskam qui connaît la question prétend qu’ils tourneront bientôt à Hollywood.

Pour ces deux-là, sky is the limit. Une belle histoire, comme on les adore…

 

 

La bande-annonce d’Image est à voir ICI

 

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