FIFF les courts !

La journée consacrée durant le FIFF aux courts métrages belges est une des plus passionnantes de la semaine namuroise (le programme est dispo ici).

En se focalisant à 100% sur ces cinq modules on peut en effet visionner l’essentiel du meilleur de la crème du best of de la production nationale récente.

L’occasion de découvrir de nouveaux visages, de pointer des talents déjà incontournables, et surtout d’être épatés par des œuvres marquantes.

 

 

Le seul petit reproche qu’on pourrait adresser à cette sélection 2014 est sa grille horaire. 27 courts métrages en 5 programmes, c’est bien : les enchaîner à la file sans donner le temps au spectateur qui voudrait tous les regarder de s’offrir, ne fut-ce qu’un café pendant 10h, confine à l’expérience sadique ;-).
Une vingtaine de films en une journée ou un peu plus, mais étalés sur deux jours aurait été plus indiqué.
Mais qu’importe : nous avons accompli ce marathon dans une Maison de la Culture presque sold out du matin au soir avec un évident plaisir, sans aucun ennui, souvent passionné.

 

 Le jury des courts : Karim Moussaoui, réalisateur – Astrid Whettnall, actrice – Emma De Caunes, actrice – Olivia Ruiz, chanteuse – Bernard Payen, responsable de programmation à la Cinémathèque française

 

 

En proposant 27 courts, le FIFF a opéré une sélection drastique parmi la production nationale roborative, sélection à laquelle nous souscrivons sans restriction.

À notre tour, comme l’an dernier, de nous livrer à cet exercice totalement subjectif qui consiste à épingler les films qui, à l’intérieur d’une programmation dense et sans défaut, nous ont le plus séduits, marqués, intrigués.

 

 

Commençons par le cinéma d’animation puisque la journée elle-même s’ouvrait sur Les Pêcheresses, de Gerlando Infuso… peut-être le film le plus épastrouillant de toute la sélection.
Ces dernières années, boosté par une technique en évolution ultra-rapide et l’inventivité légendaire (mais régulièrement confirmée) des artistes belges, le cinéma d’animation nous propose de petites perles originales et techniquement étonnantes.

 

 

La Bûche de Noël de Vincent Patar et Stéphane Aubier, en compétition officielle au FIFF vient d’ailleurs de recevoir le prix du meilleur film d’animation européen de l’année ce qui en fait un candidat naturel pour le titre namurois.

Mais Les Pêcheresses qui évolue dans un autre registre a tous les atouts pour lui barrer la route.

 

 

Ludique, inventif, déconcertant, intelligent, ce court qui met en parallèle les malheurs de trois femmes à trois époques différentes, toutes victimes de la bêtise machiste, est une splendeur visuelle hallucinante.

On dit parfois qu’on doit se pincer pour être certain que ce qu’on voit est réel. Nous avons bien failli le faire samedi matin : les décors sont incroyables, les tableaux successifs, hypnotisants, les transitions étourdissantes et la narration (grave, mais bourrée d’humour) aussi fluide que complexe.

Tim Burton et ses potes n’ont qu’à bien se tenir : dans un style proche, mais néanmoins très très personnel, Gerlando Infuso n’a absolument rien à leur envier. Avec le budget nécessaire pour réaliser un long dans de bonnes conditions, cette équipe est capable d’impressionner la planète entière. Un choc, un vrai !

 

Le plaisir des interminables séances comme celle-ci est de passer allègrement d’un genre à l’autre, d’une ambiance à l’autre, d’une ambition à l’autre.

 

 

Toujours dans le premier programme, globalement le meilleur de la journée et d’assez loin (mais aussi hélas, le moins suivi), La Séparation de Michael Bier amuse et émeut. Connu pour ses talents de découvreur avec ADK Kasting, Michael prouve ici encore, s’il en était besoin, qu’il est également un vrai metteur en scène qui maîtrise à la fois la direction d’acteurs bien choisis (tu m’étonnes), le rythme, les changements de ton avec une réelle plus-value en terme de déco.

 

 

Une des autres surprises marquantes de la journée, plus inattendue, parce qu’on ne l’avait pas vue venir, est Jung Forever, écrit, réalisé et interprété par Jean-Sébastien Lopez, un nom à retenir déjà, car il est inconcevable de ne pas en entendre reparler très vite pour de nouvelles aventures.

Comédien très attachant, il incarne ici un psychanalyste dont le tatouage dorsal révèle les influences : Fuck Freud, Jung forever. Voilà qui est clairement dit.

Fraîchement divorcé, il végète dans un appartement qu’il tarde à aménager et, surtout, il a cessé de pratiquer. Mais un jour, alors qu’il rentre chez lui, il trouve une de ses anciennes patientes qui va s’incruster dans son nouvel univers.

La situation est cocasse, captivante et émouvante (très), d’autant que la demoiselle aux cheveux roses est incarnée par une Lucie Debay totalement hallucinante qui avec ce court et Melody (une des attractions du FIFF 2014) s’inscrit désormais comme une des actrices totalement incontournables de notre cinéma. Une constatation qui fait doucement sourire ses copines comédiennes de théâtre, convaincues depuis longtemps qu’elle est exceptionnelle.

 

 

S’il était ici question de prix d’interprétation, on lui accorderait sans aucun doute, en n’oubliant pas de délivrer une mention spéciale à Mathilde Rault, intense dans Sophie de Cédric Bourgeois, une version trash de Rosetta qui montre que rien ne change (ou alors en pire), et à Louise Marteau (photo) découverte dans De La Rage, un court très féministe de Margot Fruitier. Son jeu nous a vraiment touchés (et on ne parle pas que de la scène finale mémorable).

 

Pendant des années, le film de genre n’a pas vraiment eu voix au chapitre en Belgique, pourtant patrie de Jean Ray, un des maîtres de la littérature fantastique.

Mais tout évolue vite: Au nom du fils et Alléluia ont rapporté au pays les deux derniers Méliès d’or couronnant les meilleurs films fantastiques européens. Dingue !

 

Avec Babysitting Story, Vincent Smitz a décidé de donner un autre coup de pied dans la fourmilière. Et il ne s’arrêtera pas là.

Déjà récompensé à quelques occasions depuis sa sélection au BIFFF, cette petite perle enchasse deux dimensions : une soirée de… babysitting et une horrible histoire (vraie bien sûr, elles le sont toutes). Deux dimensions qui se superposeront peut-être.
Hommage aux maîtres, le court de Vincent a été amputé d’un plan depuis sa première présentation. Et pour ceux qui haussent les épaules en s’interrogeant sur la pertinence de ce détail, disons que cette ablation change beaucoup de choses et renforce encore l’impact du film.

Avec son excellent casting (Sophie Breyer, Pauline Brisy, Julie Dacquin, Pierre Nisse) et un sens de l’image évident, Vincent va bien au-delà de l’hommage servile et révèle une personnalité à suivre de près. Comme il est soutenu par une vraie maison de production (Artemis) qui suit ses auteurs pas à pas, on ne se fait pas trop de soucis pour sa future carrière.

 

 

Parmi les autres courts métrages déjà réputés qu’on retrouvait au FIFF, on retiendra naturellement Corps étrangers de Laura Wandel qui fut, rappelez-vous, repéré en sélection officielle cannoise et projeté dans la foulée lors de toutes les soirées de La nuit du Palmarès auxquelles Cinevox était associé.

Ce court, assez radical dans sa forme, est une réflexion sur le regard à travers les déboires d’un photographe de guerre amputé d’une jambe qui tente de se rééduquer avec l’aide d’un kiné très patient. Sans doute un des films les plus intransigeants de la liste namuroise, qui révèle une jeune cinéaste dont on n’a pas fini d’entendre causer dans les cénacles cinéphiles.

 

 

Sur un mode très différent, Solo Rex de François Bierry, produit par Helicotronc est un des gros succès de l’année. À tel point que la cheminée du réalisateur (ou celle de Julie Esparbes et d’Anthony Rey, ses prods) doit être aujourd’hui couverte de trophées.

 

Avec La Bûche de Noël, Solo Rex est peut-être le plus « belgo-belge » des courts présentés au FIFF. La rencontre d’Erik, bûcheron solitaire, porté sur le rhum, toujours flanqué de sa jument et de Kevin, jeune conducteur de la fanfare cycliste du village, secrètement amoureux de la clarinettiste de l’ensemble, évoque diablement Le Signaleur de Benoit Mariage avec Benoit Poelvoorde et Olivier Gourmet. une référence historique marquante.

Le réal y ajoute un zeste de surréalisme flamand (Wim Willaert, impérial comme d’habitude) et une référence frappante à Heureux qui comme Ulysse (avec Fernandel). Poétique, désopilant, saugrenu, Solo Rex est une de ces réussites miraculeuses qui marquent les esprits pour longtemps.

 

 

Un programme de courts sans films d’école ne serait pas vraiment complet. L’an dernier, c’est d’ailleurs un travail de fin d’études à l’IAD qui a mis tout le monde d’accord. Depuis lors, Welkom a entassé les récompenses. Ce week-end, il a encore décroché le Grand Prix et le Prix du Jury jeune au Festival International du Court métrage de Lille. Juste un exemple parmi des dizaines d’autres.

Parmi les travaux ressortant à cette catégorie, on épinglera cette fois Espagnol niveau 1, de Guy Dessent qui marche un peu sur les traces du lauréat de l’an dernier alors que son réalisateur avoue n’avoir toujours pas vu le film de Pablo Munoz Gomez.
On y retrouve un humour décalé, limite absurde, des situations cocasses et des personnages fort attachants. On a vu des œuvres formellement plus abouties par ailleurs, mais celle-ci évite gentiment le piège « du film d’école » et révèle un artiste qui fait fi des figures imposées. C’est déjà beaucoup.

 

 

Le documentaire a également sa place dans la compétition des courts. On en a découvert un très esthétique (Yaar), un autre plus arty et bien dérangeant (Libre maintenant), on a même vu un faux docu  déroutant qui nous pousse à nous interroger sur le sens et la vérité de l’image (La part de l’ombre d’Olivier Smolders).

Mais si on ne doit en retenir qu’un, nous prendrons le plus atypique de tous : L’Être venu d’ailleurs de Renaud de Putter et Guy Bordin.

Un plan fixe en noir et blanc, une seule intervenante et un témoignages gentiment hallucinant, celui d’une prostituée de 56 ans (elle en parait 70) qui aime son métier et le raconte avec beaucoup de franchise et moult détails biens croustillants. Un grand moment de sincérité décomplexée salué par les éclats de rires incessants d’une salle bondée et à l’unisson. Décalé, incongru, minimaliste, mais formidable.

 

 

Cette confession nous renvoie à deux autres films qui évoquent la vieillesse avec tendresse. Chazam! de Jean-François Metz conte la rencontre de deux solitudes : une dame âgée originale que les gosses du coin prennent pour une vilaine sorcière (Janine Godinas – en photo avec son réal) et un gros gamin rejeté par ses pairs. Et Albertine d’Alexis Van Stratum avec une désopilante Jacqueline Staub qui nous a quittés cet été et l’attachant Bernard Jousset. Une soirée drôle et tendre, poétiquement mise en images par Vincent Van Gelder, un de nos meilleurs chefs op (Au nom du fils, Les Âmes de papier…)

 

 

On terminera ce long tour d’horizon par le dernier court de la journée : The Dancing d’Edith Depaule entamait sa carrière sur les écrans à Namur.
En partie financé par le crowdfunding, ce délire onirique nous transporte dans un dancing vintage où quelques dames désœuvrées scrutent le moment où débarqueront leurs princes charmants. Mais l’attente s’éternise…. Entre fantasmes, soupirs, chorégraphies originales sur une musique décalée et délicieux humour perfide, The Dancing explose les rétines et épate par sa maîtrise globale du format et du cadre.

Une perle qui pourrait se retrouver au palmarès. On serait même assez surpris du contraire.

 

 

Voir autant de courts à la suite, c’est établir des parallèles et des correspondances, s’amuser à dresser des comparaisons et à jouer au petit quizz des références (oui, les frères Dardenne restent une influence majeure pour les jeunes réalisateurs belges).

C’est aussi épingler des noms dans les génériques.

Celui qui a particulièrement capté notre attention est Manuel Roland.

Pas un réal, pas un chef op, pas un acteur, mais un musicien et compositeur qu’on retrouve par ailleurs dans le premier long métrage de Vania Leturcq, L’Année prochaine (nous en reparlerons).

Responsable de quelques compositions formidables dans des styles très divers, mais toujours incroyablement adaptés à l’univers des films qu’elles illustrent, Manuel Roland est de toute évidence un talent énorme; un stakhanoviste des partitions touché par la grâce

À suivre !

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