Fabrice Du Welz: « Je ne m’interroge pas sur la légitimité, mais sur la posture ou l’imposture »

Fabrice du Welz

Rencontre avec Fabrice Du Welz, dont le dernier film, Inexorable, un thriller noir, très noir sort cette semaine en Belgique… Il revient pour nous sur ce projet très personnel, cette collaboration rêvée avec Benoît Poelvoorde, et la chair et le sang de son cinéma. 

Comment présenteriez Inexorable, en quelques mots?

C’est avant tout un thriller, presque un film noir en fait. Le film noir, c’est un genre qui ne fait que des victimes, s’il fallait le définir. C’est le cas ici.

En deux mots, c’est l’histoire d’un écrivain célèbre, Marcel Bellmer, révélé par le succès extraordinaire de son premier roman, et qui a épousé l’héritière d’un grand éditeur, qui vient de disparaître. Il emménage donc avec sa femme et sa fille dans la grande maison familiale, où il se retrouve face à lui même, et face à ses mensonges. Mais son mystère va être dévoilé par une jeune femme qui débarque une beau jour dans cette maison et qui va révéler toutes les les turpitudes et les mensonges de cet homme.

Le film tourne autour de ce quatuor, l’écrivain, sa femme éditrice, leur fille, et la mystérieuse jeune fille. Une unité de temps, de lieu et d’action. On sort très peu de la maison, qui est comme une scène de théâtre, mais où la pièce et les personnages dévissent.

J’avais encore de faire un thriller très carré, qui distille une vraie tension, qui arrive à attraper le spectateur à la gorge.

D’où vient l’idée d’Inexorable justement, quel cap s’agissait-il de suivre?

Ce dont j’avais envie, c’était donc de construire un vrai thriller érotique, comme on en voyait à l’époque où j’étais adolescent, des films de studio comme La Main sur le berceau, Fatal Attraction, Basic Instinct, JF partagerait appartement, avec une vraie tension sexuelle, quelque chose de profondément putride, et en même temps très excitant. 

C’est ce que j’ai essayé de faire en recourant à un archétype, celui de la jeune fille qui vient révéler les mensonges de tous, mais en changeant ma manière de faire, notamment en étant beaucoup plus en retrait par rapport à la mise en scène, ce qui était l’antithèse de ce que j’avais fait avec Adoration.

Inexorable-Fabrice-Du-Welz
@Kris Dewitte

L’un des premiers plans marquants du film, c’est une apparition spectrale, cette jeune fille habillée tout en noir qui avance aux côtés d’un immense chien blanc. Les deux semblent liés…

Sur le papier, ça peut paraître très théorique, et au fond, le spectateur ne s’intéresse pas forcément aux théories, aux intentions… Mais l’animalité est au centre du film, l’animalité de Gloria on la retrouve avec ce chien. Ce chien perdu qu’on va chercher au début du film fait écho à cette jeune Gloria tout aussi perdue, elle-même en quête de maître. 

Je ne voulais pas que la sauvagerie du récit soit juste démonstrative, je voulais qu’elle vienne de quelque part. Comme un opéra baroque. J’ai beaucoup travaillé la psychologie des personnages, et j’ai essayé de me soustraire le plus possible de la mise en scène. J’ai essayé de construire de manière plus précise, plus cérébrale ce film par rapport aux précédents, où même le récit avançait plus par intuition. 

La manière d’aborder le cadre ici est très différente. Il y a plus de plans larges, et même une forme de classicisme en réaction à mon film précédent, surement. J’ai essayé en fait de ne pas trop faire l’artiste sur ce film, et de construire un pur thriller. Un truc un peu old school, avec le grain de la pellicule, le générique à l’ancienne, qui fait profondément partie du film jusqu’à la toute fin. Un film emprunt d’une certaine nostalgie cinéphile, dans lequel on rentre comme dans un Chabrol, puis qui vire en une sorte de trou noir qui aspire le spectateur, et lui donne irrésistiblement envie de connaître la fin. 

Inexorable-Fabrice-Du-Welz
@Kris Dewitte

Qu’est-ce qui est inexorable pour l’être humain? Le mal? Gloria en est-elle l’allégorie?

Gloria est plutôt le symbole du mensonge. Dans les films de fantôme, ceux-ci sont souvent l’incarnation du mensonge, ou même du péché originel. Au fond, Gloria représente ça, elle arrive de manière spectrale dans cette maison qui semble paisible, au premier abord. Mais les mensonges, inavouables, parfois vieux de 20 ans, y sont profondément ancrés. 

Dès que le premier mensonge arrive, on ne peut plus retourner en arrière. Et cette mécanique m’a passionné.

Gloria révèle les mensonges, et les rapports domination, rapports de classe, de couple…

Je voulais que ces rapports ajoutent à la complexité des personnages, et de leurs relations. Le pouvoir bouge, de l’un à l’autre. On sait bien à mon âge, après avoir vécu des histoires d’amour un peu longues, que les dynamiques de pouvoir dans le couple peuvent être très mouvantes, et c’est souvent fascinant.

@Kris Dewitte

Marcel Bellmer représente la figure de l’imposture, se pose la question de la légitimité. C’est une interrogation inévitable, quand on crée?

Moi en fait je travaille, et j’avance. La question de la légitimité, je ne me la pose pas. Celle de la posture ou de l’imposture, oui. Pourquoi on fait les choses, est-ce pour les bonnes ou les mauvaises raisons? Il y a forcément quelque chose de moi qui se cristallise avec le personnage de Marcel Bellmer, et comme en plus il est interprété par Benoît Poelvoorde, et que je suis en admiration folle et en amour profond pour lui…

Le film est un huis clos, quelque chose de nouveau dans votre cinéma, où la maison est un vrai personnage. 

Le personnage de la maison était très important. Avec Manu Dacosse et Manu De Meulemeester, on a travaillé sur les textures, les lumières, comment éclairer avec uniquement les sources de lumière présentes dans le cadre. C’est une valse à trois, on a investi et pensé la maison pour faire en sorte qu’elle évolue au film du récit. Avec le mensonge, la béance s’ouvre de plus en plus. Et la maison, elle, commence à s’effondrer.

Contrairement à ce qu’on pouvait voir dans Calvaire ou Adoration, il n’y a pas de grotesque dans la violence, on est dans un premier degré revendiqué, celui du film noir. 

Je pense que c’est François Guérif qui disait que le film noir est un genre où il n’y a que des victimes, et c’est exactement ce que je voulais faire.

Le grotesque, j’y reviendrai probablement, mais j’évolue, je vieillis. En fait ça n’a jamais été le grotesque qui m’intéressait, mais la poésie amorale. Je ne me pose jamais la question de la morale, même si je sais qu’on vit dans une époque où on la pose constamment. Dans une lettre à Maupassant, Flaubert écrivait: « Ce qui est beau est moral (…). La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. » 

Ce qui m’intéresse, c’est la complexité des gens qui veulent et qui ne peuvent pas, ou qui peuvent et qui ne veulent pas. Si le film noir est aussi extraordinaire, c’est parce que les scénaristes ne se posent jamais la question de la morale. 

Quels sont vos projets?

Je prépare un nouveau film, Maldoror, l’histoire d’un jeune homme qui est devenu gendarme pour changer de vie, se rendre utile. Il intègre une opération montée pour surveiller un délinquant sexuel notoire. Ça se passe en Belgique, dans les années 90, ça fait évidemment écho à son histoire récente. C’est très documenté, le scénario est écrit, et on va essayer de tourner l’année prochaine.  

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