Fabrice Adde, le revenant

De nombreux acteurs belges tournent dans des films français. Les proximités géographiques et de langage favorisent évidemment ces incursions. L’abondance de la production française aussi. Et notre sacrosaint Tax Shelter peut aider.

 

La présence de comédiens belges au générique de grosses machines anglo-saxonnes est plus rare. On a tous à l’esprit le cas de Matthias Schoenaerts qui s’est imposé ces dernières années en tête d’affiche de films importants comme Suite française, Loin de la foule déchaînée, A bigger Splash ou Les jardins du Roi. Sans oublier Quand vient la nuit, tourné aux USA par notre compatriote Michael Roskam.
Côté francophone, on note la prestation d’Erika Sainte dans un film irlandais indépendant, You’re ugly too, mais également dans Moon Walkers qui sort fin février. Cette année, on a aussi beaucoup parlé de l’apparition de Marc Zinga dans le dernier James Bond, Spectre. Malgré la brièveté du rôle, parvenir à se faire caster sur un film pareil relève de l’exploit pour un jeune acteur encore inconnu du grand public.

 

Il faudra désormais ajouter à cette courte liste, Fabrice Adde qu’on découvrira mercredi au générique de The Revenant, l’incontournable favori des prochains Oscars. Réalisé par le virtuose mexicain Alejandro Inarritu, interprété par Leonardo Di Caprio qui va peut-être enfin recevoir la statuette qu’il mérite depuis des années, et Tom Hardy, The revenant raconte l’hallucinant périple d’un trappeur laissé pour mort au cœur d’une Amérique glaciale et désolée qui va tenter de rallier la civilisation malgré tous les obstacles qui se dressent sur sa route. Un des personnages qu’il rencontrera sera un trappeur français, précisément campé par le Liégeois Fabrice Adde.

 

Fabrice n’est bien sûr pas un inconnu pour les cinéphiles belges puisque Bouli Lanners lui confia l’autre rôle principal d’Eldorado à ses côtés. Fabrice incarnait Elie pris en flagrant délit de vol dans la maison d’Yvan, dealer de voitures vintage. Au lieu d’appeler la police, Yvan va prendre le jeune homme sous son aile et essayer de lui donner les moyens de retourner plus ou moins dans le droit chemin.

 

Belge d’adoption, Fabrice a grandi en Normandie. Ses parents étaient agriculteurs, mais lui n’avait comme seul rêve que de devenir acteur. C’est pour cela qu’il trouve refuge au conservatoire de Liège, terre fertile pour le cinéma belge où ont éclos des talents précieux comme Bouli Lanners, Olivier Gourmet (qu’il a eu comme professeur), David Murgia, Jean-Luc Couchard ou Fabrice Du Welz. C’est à cette époque qu’il décroche le rôle pour Eldorado.

 

 

Malgré un agent parisien qui croit en lui, la carrière de Fabrice tarde alors à décoller. On le voit, excellent, dans des courts métrages (Le conseiller) ou dans des longs où on le cantonne plutôt à des rôles secondaires auxquels il apporte une substance, une plus-value. Son travail ne lui permet hélas pas d’être appelé à incarner des personnages plus consistants auxquels on le croyait (et on le croit toujours) destinés.

 

« Là, je viens de tourner dans le long métrage de Marc Fitoussi, maman a tort, avec Émilie Dequenne », précise Fabrice. « Je suis aussi dans La tour de contrôle infernale ou dans le dernier Pascal Chaumeil, Un Petit boulot (NDLR. Le film a été achevé après la mort inopinée du réalisateur). Je ne vais pas me plaindre, je tourne, mais j’aimerais aussi qu’on me prenne en considération pour des rôles plus importants. Alors oui, c’est vrai, je suis quelqu’un qui a de la personnalité, on a tendance à dire que je suis un comédien à l’ancienne, qui aime rire et manger. Un bon vivant. Quelqu’un qui dit ce qu’il pense. Mais est-ce dérangeant ? Je trouve que tout est un peu trop lisse aujourd’hui. On dirait qu’on ne peut plus vraiment sortir du rang. »

 

 

Car avoir de la personnalité ne signifie pas ruer dans les brancards. Loin de là. Fabrice est un passionné. Et sa passion, c’est le cinéma. Du coup, il n’hésite pas à participer à tous les castings auxquels il pourrait correspondre.

Ainsi, lorsque son agent lui apprend que l’immense Alejandro Inarritu recherche un acteur français pour un rôle dans son prochain long métrage, il se lance sans arrière-pensée. Le profil est précis : une trentaine d’années, bruns, ténébreux, poilus, l’air sauvage. Sur Paris, une quarantaine de comédiens peuvent répondre à ce profil.
« J’ai reçu une scène à jouer et je l’ai enregistrée au fond de mon jardin avec ma copine. J’ai envoyé trois variations. Puis, comme tout le monde, j’ai attendu. Une dizaine de jours. La rumeur m’est revenue que la production avait orienté ses démarches sur le Canada et j’ai cru que c’était perdu. Mais en fait, Inarritu cherchait un acteur sans accent et, même si ça avait l’air plus simple pour lui qui allait tourner dans la province d’Alberta, il a vite abandonné ses castings canadiens. Un jour j’ai reçu un coup de fil : c’est moi qu’il avait choisi.

Je me suis alors envolé avec mon sac et une barbe bien fournie en 1ère classe vers le Canada. Les autres passagers n’avaient pas l’air vraiment rassurés (il se marre). Je suis resté là-bas un mois. Du 17 octobre 2014 au 17 novembre. J’y suis ensuite retourné en février pour tourner ma deuxième scène, celle du viol où j’affronte Léonardo Di Caprio ».

 

Car oui, même si son personnage n’a que deux scènes dans le film, Fabrice Adde y tient un vrai rôle, et il est directement confronté au personnage-clé de l’histoire. Un privilège rare pour un comédien de chez nous. Surtout dans une production de ce calibre.

 

 

« Je joue Toussaint Charbonneau, chef des trappeurs français. On est au début du XIXe siècle et toute une nation est en train de se construire. À travers l’épopée de son héros, The Revenant raconte les espoirs de tous ces gens de nationalités très différentes qui partaient à l’aventure dans le Nord de l’Amérique. Dans le film, l’image des Français est celle de personnages chaleureux, festifs, mais sans beaucoup de scrupules.

Dans la première scène, nous négocions avec les Indiens pour troquer des peaux contre des chevaux. Je me rends vite compte qu’ils sont en surnombre. Le risque est qu’ils nous dégomment tous. Dans la deuxième, on découvre que les Français ont enlevé la fille du chef indien. Derrière le bar, très frustré par des mois d’abstinence, je vais essayer de la violer, mais Di Caprio arrive à ce moment et tente de m’en empêcher. »

 

On ne va pas vous raconter ce qui arrive alors à Fabrice. Disons seulement que c’est très désagréable.
Lundi dernier, au Grand Rex parisien où le film était proposé en Première française, Fabrice a retrouvé le comédien américain et le réalisateur, un an après les avoir quittés. L’occasion de se replonger le temps d’une soirée dans un moment clef de sa vie d’acteur et de découvrir enfin le film dont les cinéphiles parlent depuis des mois.
« J’ai eu un peu de mal à arriver près de l’écran, car tout le monde n’était visiblement pas au courant qu’il y avait un acteur francophone dans le film (il rit). Alors que pour Raymond Domenech, Naguy ou des dames très dévêtues, les flashs crépitaient pas mal, j’ai dû forcer un peu le passage…

Visiblement, certains pensaient que je faisais plutôt partie de la sécurité. C’est très français, je trouve. Depuis que j’ai tourné ce film on me dit: comment tu as fait pour décrocher ce rôle ? Comme si c’était suspect. Quand j’étais au Canada, tout le monde était chaleureux et très positif. Mais bon, là The revenant sort et mes scènes existent bel et bien, mon personnage contribue à faire avancer l’histoire et non, je ne suis pas de dos ou flou dans le fond de l’écran, ça va.

 

Je ne sais pas si cette belle visibilité aura enfin un impact favorable sur ma carrière. Je l’espère évidemment, mais je ne suis pas quelqu’un qui se bat pour être en avant sur la photo, qui pleure pour qu’on parle de lui. Je bosse beaucoup et je fais le pari un peu dingue que ce travail paiera. Bon, j’avoue qu’ici, j’ai quand même fait un petit effort : j’ai contacté quelques journalistes et j’ai même décidé de m’inscrire sur Facebook afin de pouvoir partager des articles et des photos. On m’a convaincu qu’à notre époque, il fallait assurer un minimum d’autopromo ».

 

 

En attendant, Fabrice affine un seul en scène qu’il a déjà joué quinze fois en France et une fois à Charleroi, dans une version condensée. Le format lui plaît, car il a aussi envie de s’exprimer en live face aux spectateurs. Le théâtre, pourtant, n’est pas vraiment sa tasse de thé : il trouve le média trop confidentiel, un peu élitiste et fort contraignant en termes de disponibilités, ce qui le couperait évidemment des diverses opportunités cinématographiques qu’il ne décline jamais.

 

« Le spectacle que j’ai imaginé s’appelle 14 juillet. C’est juste moi et une chaise, l’histoire d’un acteur qui n’arrive pas à monter son spectacle. C’est une réflexion sur la perte et le fait de rater. Sur les valeurs positives de l’échec surtout. Il n’y a pas de texte, mais une trentaine de balises par lesquelles je dois passer. Pour le reste, je suis très libre, capable de m’adapter à la salle, aux réactions des spectateurs, à l’humeur du moment. C’est un spectacle assez critique sur le monde du théâtre, mais il sera joué pendant le Festival émulation, au Théâtre de la Place, à Liège, en 2017. J’attends ce moment avec une vraie impatience, car je tiens beaucoup à la rencontre. Aller vers le public, c’est ce qui m’attire dans ce métier. Et j’aimerais bien que ça se passe plus souvent grâce au cinéma. »

 

Quoi qu’il en soit, Fabrice Adde sera sur les écrans dès mercredi dans un film qui est assuré de faire l’événement. Par ordre d’importance de rôle, il est dans le top 10 du générique, ce qui constitue une vraie performance pour un acteur brillant, mais hélas trop encore sous-estimé chez nous.
Parions néanmoins que pour lui, l’Eldorado reste à venir…

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