Etre : ludique, puissant et émouvant

On ne va pas s’en cacher : depuis le temps que nous guettions Etre, nous étions assez inquiets de ce que sa première projection nous réserverait.

En cinéma, une longue attente est parfois synonyme de film difficile à monter et à vendre, de film qui ne satisfait ni les organisateurs de festivals, ni les distributeurs, ni même les producteurs ou le réalisateur.

Et, souvent, cela signifie que le film souffre de défauts rédhibitoires et risque d’être écharpé conjointement par la critique et le public. Ou à tout le moins d’être ignoré.

 

Cantonné au Palais des Congrés qui n’est pas la salle la plus confortable du monde pour découvrir un long métrage (même si toutes les projections officielles du FIFF sont de très bon niveau), cette première confrontait donc pour la première fois un public à peu près profane, une grande partie de l’équipe belge du film et la plupart des acteurs principaux.

Bref, le genre de soirée qui, si elle n’est pas organisée en l’honneur d’un film fort réussi, peut vite s’avérer très condescendante.

 

Vous grimacez? Allons… Si vous nous connaissez un peu, vous savez que semer le doute pour accentuer le côté positif d’un événement est un de nos petits plaisirs. Alors oui, il est temps de le dire : Etre nous a bluffés!

 

 

Plantons le décor !
François, est au bout du rouleau. Il ne supporte plus son travail de policier et sa vie conjugale avec une épouse très dépressive. Son fiston est sa seule lueur dans un univers très gris. Mohammed veut quitter sa cité par tous les moyens. Pas facile avec une femme enceinte, sa mère victime de la maladie d’Alzheimer et sa sœur qu’il a perdu de vue. Ester n’arrive pas à accepter sa condition de fille adoptée. Elle rêve d’évasion. Au grand dam de celle qui l’a recueillie et qui n’excelle pas dans sa tâche de maman. Christian veut aussi laisser son village et la boulangerie familiale dans laquelle il travaille. S… vit dans la rue et traîne dans son sac les fantômes de son passé. Son horizon? Le bitume et la grisaille.

Tous ces gens ordinaires vivent entre Paris et la province. En l’espace de dix-huit heures, leur destin vont se croiser, puis basculer. Irrémédiablement.

 

Ainsi expliqué, vous aurez sans doute l’impression que le scénario risque de nous égarer dans les dédales individuels. Il n’en est rien. C’est d’autant plus bluffant que les personnages évoqués plus haut… ne sont qu’une petite partie des héros anonymes que Fara Sene sème sur notre route de spectateurs fascinés. Le miracle de ce film puzzle (à ce stade on ne peut même plus parler de film choral) est de ne jamais nous égarer.

 

Le réalisateur au travail (photo de tournage)

 

Alors qu’il jongle avec les destins, Fara, scénariste et réalisateur, pourtant débutant en long format, réussit l’expoit de caractériser ses personnages de manière à ce qu’en un clin d’œil on identifie les enjeux sans jamais perdre le fil. Ceux qui parfois se jettent à corps perdu dans les séries américaines basées sur le même principe apprécieront la performance à sa juste valeur.

 

L’autre point fort est que tous ces individus, quels qu’ils soient provoquent l’empathie. C’est une des forces du film (et de son réalisateur) d’être positif sans être mièvre.

 

Dans ce type d’œuvre, un des petits plaisirs que peut s’offrir le cinéaste consiste à faire s’entrecroiser les personnages qui ne se connaissent pas, sur différents niveaux. Parfois ils se confrontent. Parfois ils apparaissent dans le même plan sans en être conscients. Souvent, Fara Sene s’amuse aussi  à cacher ses connexions jusqu’à ce qu’elles nous sautent au visage et peignent sur nos traits un sourire entendu et enjoué: bien joué l’artiste.

 

 

Sur cette trame, on pourrait penser à un mélo de Lelouch mais même si l’analogie tient vaguement la route, c’est du côté d’Innaritu (21 Grams, Babel) et du cinéma américain que Fara regarde avec insistance. Son film préféré Crash/Collision de Paul Haggis. Mais Magnolia de Paul Thomas Anderson vient également à l’esprit.

 

Il y a mille et une choses très positives à écrire sur Être qui concentre en un long métrage d’une durée par ailleurs fort raisonnable autant de thèmes et de réussites. Mais pour Cinevox, un des attraits de cette production franco-belge, pilotée ici par Nicolas Georges et ses films du Carré est de nous proposer la plus belle brochette d’acteurs belges talentueux jamais vue ensemble dans un long métrage: Sophia Leboutte, Stéphanie Van Vyve, Benjamin Ramon, Astrid Whettnall, Mathilde Rault, David Murgia, Eric Larcin, Pierre Nisse, Anne-Pascale Clairembourg… ne sont que quelques visages épinglés parmi les quarante-neuf retenus ici.

Un exploit à mettre à l’actif de Nicolas Georgedonc, mais aussi de Bernard Garant, assistant-réalisateur sur ce projet qui a avancé tous ces noms. Un homme de goût !

Le film tourné presque entièrement à Liège avec une équipe essentiellement belge est néanmoins considéré comme majoritairement français et ne participe pas au prix Cinevox. Dommage, non?

 

 

À ce stade, Etre qui a pourtant tous les atours et atouts d’un vrai grand film populaire, multiculturel (la scène du ticket de métro justifie à elle seule la production du film), avec une jolie tête d’affiche (Bruno Solo) n’a pas encore de distributeurs en Belgique et en France.

Même si on est assuré de le voir en télé (France Télévisions et tv5 sont partenaires), on ne peut que se désoler de cette situation symptomatique d’une faillite (voire d’un écroulement) du système de commercialisation actuel.

Beaucoup en sont conscients.

Chez nous, par exemple, la Fédé tente des actions visant à faciliter la mise en salles des films belges. Mais plus globalement, il serait temps de trouver des solutions durables pour remédier à ce problème avant de se retrouver totalement coincé dans une impasse dont il sera alors impossible de sortir.
Or, s’il est une chose que le film clame avec un enthousiasme qui n’a rien de niais, c’est bien qu’aussi tragique qu’apparaisse une situation, il convient d’abord, pour s’en sortir, de poser des choix individuels clairs et positifs.
Le défaitisme n’est jamais une option !

Check Also

Raphaël Balboni: « La Fête du court métrage »

Raphaël Balboni et Ann Sirot parrainent La 3e Fête du court métrage qui se tiendra …