Entretien avec Jérôme Le Maire à propos de « Burning Out »: remettre de l’humain au coeur du système

Ce mercredi sort dans les salles belges le nouveau documentaire de Jérôme Le Maire, Magritte du Meilleur documentaire pour son film précédent, Le Thé ou l’Electricité. Avec Burning Out, il revient sur une problématique majeure du corps social contemporain, celle de l’épuisement au travail et du burn-out. Inspiré par les écrits du philosophe belge Pascal Chabot, Jérôme Le Maire a fixé sa caméra et son regard au coeur d’une unité chirurgicale d’un grand hôpital. Il revient pour nous sur cette expérience.

 

La genèse du projet…

Arnauld de Battice, producteur chez AT-Production, avait lu les épreuves de Global Burn-Out du philosophe belge Pascal Chabot. Il s’est tout de suite dit que ce point de vue sur le burn-out était matière à faire un film. Il m’a transmis le manuscrit, et j’ai eu la même impression. Parler du burn-out comme de la pathologie d’une civilisation, un trouble miroir d’une société était tout à fait intéressant. Il n’est pas dans ma manière de faire d’adapter, une transposition d’un essai philosophique aurait donné un film informatif ou pédagogique, et je n’avais pas envie de ça. Je voulais faire un film qui raconte une histoire, tout simplement. Pascal m’a accompagné et fait rencontrer beaucoup de gens, auteurs, docteurs, patients. De fil en aiguille, il est allé faire une conférence à l’hôpital Saint-Louis, à l’invitation d’un médecin anesthésiste, Marie-Christine Becq, qui est devenue l’une des protagonistes principales de mon film. J’ai entendu son appel à l’aide, et j’ai décidé d’observer le phénomène du burn-out dans son service. Pousser la porte d’un bloc opératoire, ça ne se refuse pas! C’est un endroit merveilleux pour parler de cette problématique, car c’est très troublant de voir des médecins malades. On s’habitue à voir dans les médias la souffrance des autres. Mais quand ce sont les docteurs qui sont en train de craquer… Si eux craquent, qui s’occupe du patient sur la table d’opération?

 

Traiter le burn-out sous l’angle collectif
C’était déjà en filigranes dans la proposition de Pascal, le burn-out comme trouble sociétal. J’ai traité ce service comme une micro-société, un système qui fonctionne, mais qui souffre d’une pathologie. Le Dr Mesters, fondateur du « Burn Out Institute » à Bruxelles, une sorte de ghostbuster du burn-out (il dé-burnoutise des systèmes), m’a encouragé à regarder le burn-out comme une maladie systémique, qui attaque un système avant de s’attaquer à ses composantes – les patients.

 

 

Epuisement par la déshumanisation et le déclassement

Hélas, ce n’est pas spécifique à l’hôpital, qui fait figure de métaphore d’un mal généralisé. Le professeur Sarfati par exemple , l’un de mes protagonistes, est épuisé parce il n’arrive plus à accomplir sa mission, qui est de soigner le monde, ni plus, ni moins, un sacerdoce. Il n’arrive plus a enseigner, ne peut donc plus transmettre et perpétuer son savoir. Il travaille mal, et n’accomplit pas sa mission. C’est comme un lévrier qui court après un leurre, et ne l’attrape jamais. Par ailleurs, il subit des injonctions contradictoires en permanence: soigner le mieux possible ET faire le plus de chiffre possible. C’est dramatique à l’hôpital public, d’autant que les patients sont très exigeants, le monde hospitalier est obsédé par le risque d’erreur médicale. Les anesthésistes n’ont pas le temps de consulter le patient, ils travaillent dans la confusion, l’insécurité. Le système s’emballe, et les gens ont peur. L’atmosphère est catastrophique. Les gens s’épuisent.

 

Marchandisation de l’acte médical et des corps

C’est l’hôpital industrie effectivement. Les patients sont des codes, ou des pathologies. Le lien humain avec les patients n’existe peu ou plus. Dans les équipes, les gens sont interchangeables, on vise la polyvalence de tous pour une efficience maximum. De fait, les gens ne s’investissent plus, et chacun se sent seul, avec sa souffrance, en laissant son humanité chez soi.

 

 

Au final, c’est la ré-humanisation des rapports qui apporte de l’oxygène, comme le montre d’ailleurs l’implication croissante de la figure du réalisateur dans le film

Je suis conscient de mon influence en tant que réalisateur de documentaire sur les situations que j’observe. En filmant, donc en intégrant un regard extérieur, on modifie forcément la situation. Le même Dr Mester m’expliquait que sa principale tâche, c’était d’entrer dans des systèmes, et les contaminer avec ses valeurs, qui vont rendre la société congruente, pour que tout le monde puisse se rassembler autour. L’art du documentaire c’est l’art de savoir ce qui va se passer, de tellement bien comprendre, que l’ont peut entrevoir ce qui pourrait arriver. Moi, je voulais une issue positive. Le burn-out, ce n’est plus un état de fait, c’est une maladie dont on est en train d’entrevoir de possibles guérisons. Au montage, il fallait arriver à faire exister de plus en plus mon personnage, le montrer de plus en plus, même si c’était très ténu. Quand on a commencé à tourner, je fréquentais déjà l’hôpital depuis plus d’un an, et il y a eu comme un appel d’air dans le système, qui focalisait l’attention sur cette problématique, il y a eu une prise de conscience, et les gens se sont mis à parler. Ce n’est bien sûr pas la boîte à suggestions  que l’on voit à la fin qui va sauver l’hôpital Saint Louis, c’est juste ma manière cinématographique de montrer que les gens peuvent se réunir, que l’humanité peut reprendre ses droits. C’est une métaphore, et une fin ouverte. Cette boîte symbolise le retour de l’humain, les liens qui se reconstituent, la prise de parole, et la ré-appropriation du lieu de travail. On a notre responsabilité dans le devenir du collectif.

 

Comment filmer le bloc opératoire?

J’ai d’abord décidé de tourner seul. Dans un bloc opératoire, il faut une équipe légère. Cela me semblait aussi important d’être seul pour se confronter à cette problématique. Cela m’a donné accès à l’intimité de ces gens, nous n’étions pas deux équipes face-à-face, j’étais avec eux, intégré à leur groupe. Ne pas voir les patients par ailleurs a du sens, cela souligne le fait qu’ils sont déshumanisés, ils n’ont pas de nom.

Sur le plan esthétique… Je venais de terminer Le Thé ou l’électricité, dans les montagnes marocaines, quand je suis rentré dans le bloc opératoire, ces néons, ces couleurs, qu’est-ce que c’était moche. La beauté devait venir de l’humain, je devais cadrer serré, proche des gens. Et puis finalement j’ai été à l’intérieur des gens. Aux repérages, c’était magnifique, ce que je voyais, on aurait dit du Brueghel! J’ai voulu rendre ça à l’image , ce qui n’est pas évident car on touche vite au gore. Avec mon monteur, Matyas Veress, on a très vite fait une sélection des images exploitables, on le sentait très vite. Des fois, c’est juste une pique, ou un bout de peau qui coince… Mais quand on voit juste les organes, le coeur qui bat… Il y a eu tout un travail à l’étalonnage. Les gros plans dans le corps, ou les panneaux avec la division des cellules amènent des émotions qui passent part les couleurs.

 

Il y a aussi une esthétique du macro vs micro

La plongée vertigineuse vers l’hôpital du début sert beaucoup à préparer l’effet de la fin… Je voulais que l’on comprenne la métaphore, ce qui est filmé est un tout petit service, mais il représente la société dans son ensemble. Ce petit changement cellulaire peut avoir lieu en grand, il suffit d’y croire. Avec la chanson de Bob Dylan, cet hymne au changement comme cerise sur le gâteau, The Times They Are A-Changin. Je voulais faire un film viscéral, dans tous les sens du terme, faire entrer le spectateur à l’intérieur du problème, du système, même des corps. On a tendance à éviscérer le champ de travail des gens aujourd’hui, tout est clean, aseptisé. L’idée, c’était d’aller à l’intérieur. Comme dans Le Voyage Fantastique, ce film américain des années 60, où des médecins s’injectent dans le corps d’un malade pour le réparer. Je pars avec ma petite caméra dans ce corps pour voir les lésions, quelles sont les organes qui disfonctionnent, qu’est-ce qu’on peut suturer…

 

Les personnages font la distinction entre métier et travail.

Ca, c’est catastrophique pour le monde soignant. Je parlais avec un responsable de l’éthique à Saint-Louis, qui me confiait que les gens allait « au boulot », soigner sans réfléchir, sans conscience des conséquences de leurs actes, parce qu’ils n’ont plus le temps. Le burn-out est vraiment au carrefour de beaucoup de paramètres de notre société. C’est aussi un enjeu générationnel. Le professeur Sarfati m’expliquait que quand il était jeune, la première voiture qui quittait le parking le vendredi, c’était la honte. Aujourd’hui, à 18h, il n’y a plus une voiture. Les jeunes ne se font pas avoir, mais il faut faire attention, car si on désinvestit trop le champ, le côté viscéral de la chirurgie, les gens iront tous en chirurgie plastique, une chirurgie plus rentable, et programmable. Je crois que les gens plus jeunes sont plus exigeants sur le sens de ce qu’ils font. Le plaisir au travail devient un luxe, ce n’est pas acceptable. L’accomplissement de soi-même doit aussi parler par le travail…

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