Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond: « Imaginer le film que nous aurions voulu voir adolescentes »

Rencontre avec Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond, les réalisatrices du documentaire Mon nom est clitoris, présenté ce week-end au Festival International du Film Francophone de Namur.

Quelles sont les origines du projet?

Lisa Billuart Monet

C’est parti d’une discussion personnelle, et inattendue. Nous étions en vacances à Istanbul avec Daphné Leblond, et en visitant le palais de Topkapi, nous avons commencé à avoir une longue conversation sur notre sexualité, et notamment sur la masturbation. A la fin de la visite, et de cette longue conversation, on s’est dit qu’il serait surement utile d’en faire un film.

Il nous a semblé évident que d’autres personnes que nous avaient surement besoin ou envie de ce dialogue, et que ce pourrait être constructif. 

Daphné Leblond

Le premier constat, c’était la censure dont ce sujet faisait l’objet. On s’est rendu compte que la première fois que nous avions abordé ce sujet, l’une comme l’autre, nous avions déjà 21 ans!

Il y a cette idée de faire face à un grand non-dit… Le clitoris comme continent inconnu.

Lisa Billuart Monet

Le clitoris est le symbole de la méconnaissance et de la censure de la sexualité féminine. 

Daphné Leblond

Le nommer, c’est le faire exister. Dans le film, on souligne le pouvoir performatif du langage. Ne pas prononcer un mot, c’est invisibiliser la chose qu’il désigne. 

Lisa Billuart Monet

L’importance du vocabulaire, on en parle aussi beaucoup dans le film. Ce vocabulaire est tellement hétéro-centré…  Le champ lexical lui-même est déterminé par le prisme masculin (préliminaires, vagin plutôt que vulve…). On a vraiment envie que certains mots soient abandonnés, et remplacés. Et il y a encore du boulot.

Mon-nom-est-clitoris-2

L’ignorance vient aussi du fait que le corps des femmes est politique. Et l’absence d’études à son sujet ne l’est pas moins.

Daphné Leblond

Cela apparait très clairement quand on observe l’histoire de l’organe et de ses représentations. Le clitoris est connu depuis la nuit des temps. Il existe des planches anatomiques très détaillées, qui datent de plusieurs siècles. Pourtant à un moment, il a disparu des manuels. Un vrai obscurantisme. Et la censure persiste… On est loin aujourd’hui de le trouver dans tous les manuels scolaires. La médecine féminine est trop peu développée, donc la connaissance du corps féminin aussi.

Il y a une censure morale et politique, les femmes ne doivent pas aimer la sexualité, pas en parler.

Et cela se traduit par le fait que le clitoris est invisible. La censure, on la voit par le fait qu’on ne voit pas le clitoris.

Comment se masturber si on ne sait pas qu’on possède un clitoris? C’est complètement délirant. C’est comme si un jeune homme qui se masturbe depuis des années découvrait soudain l’existence du pénis…

Pouvez-vous nous parler du dispositif d’interviews mis en place?

Lisa Billuart Monet

La forme est venue assez vite. Nous avons vu pas mal de films sur le sujet, où se succédaient les interviews, mais plutôt avec des femmes trentenaires. Ce qui nous avait beaucoup gênées, c’était que ces interviews étaient rarement face caméra. Or, quand des femmes osent enfin prendre la parole sur le sujet, il faut pouvoir l’incarner. Evidemment, on s’est demandé si ces jeunes filles allaient accepter de témoigner face caméra, cette contrainte nous paraissait à nous-mêmes énorme!

Au début, on a testé le dispositif avec des amies proches, avec qui nous avions pu en parler, avec lesquelles nous avions déjà une relation de confiance. Faire les interviews sur le lit, cela nous semblait cohérent.

Comme c’est une parole difficile à délivrer, il fallait un endroit où les filles soient en sécurité, où elles se sentent chez elles, pour la rendre plus fluide et plus naturelle.

Et puis cela donne aussi à voir un espace qui les représente. C’est un pan de leur personnalité, que l’on devine à travers le décor. D’autant que c’est un film essentiellement de parole, il était donc important de donner aussi des choses à voir aux spectateurs.

Vous apparaissez également à l’écran, pourquoi?

Lisa Billuart Monet

C’est un choix que nous avons dû faire en amont du tournage. Comme nous n’avions pas envie de nous positionner comme des expertes, nous voulions être filmées de la même manière que nos intervenantes, ne pas nous cacher derrière la caméra.

Ce n’est pas un format d’interview classique, mais plutôt un vrai échange, et une vraie écoute. On parle peu, mais on nous voit beaucoup écouter.

L’idée était de nourrir la sororité, et l’empathie.

Quid du casting, vous avez spécifiquement choisi d’assez jeunes filles, de façon assez inclusive?

Daphné Leblond

Ce sont effectivement des jeunes filles entre 20 et 26 ans. Nous voulions que les filles soient proches de nous en âge, pour créer un effet de miroir. C’est rare finalement les documentaires où les réalisatrices sont concernées directement par la question, sans que ce soit un documentaire à la première personne, et c’est quelque chose de fort je trouve en documentaire. Nous ne voulions pas que les filles aient trop de recul sur leur sexualité, ou aient déjà fait un chemin de réflexion très long.

Chez les trentenaires, il y a souvent un effet de bilan. Nous, on cherchait des lapsus, des moments où on se trahit par la parole!

On a choisi d’abord des personnes proches de nous. Ensuite, on s’est interrogées sur les profils que l’on voulait mettre en scène. Notre féminisme est intersectionnel, c’était important de parler de problèmes liés de racisme, de grossophobie. Evidemment, avec 12 personnes, on n’a pas pu représenter tout le monde, mais on a tenté d’être le plus inclusive possible.

La sexualité de ces jeunes filles est toujours ramenée au prisme du corps masculin?

Daphné Leblond

Oui, d’ailleurs, on réprime moralement et idéologiquement toute indépendance sexuelle chez les femmes, ce qu’elles peuvent faire seule: la masturbation, l’homosexualité.

Moi, j’attendais d’être initiée par un homme, car les porteurs de la sexualité, ce sont les hommes, donc c’est à eux de nous apprendre.

Lisa Billuart Monet

Ce qui du coup est une charge énorme pour les hommes, la charge du plaisir dans les rapports sexuels, ce n’est pas drôle non plus. Une des filles que nous interviewons dit que c’est parce qu’on est dans l’attente que quelqu’un nous apprenne quelque chose que les premières fois peuvent être si décevantes. 

Mon Nom Est Clitoris

Et rien n’est fait pour que les femmes soient actives dans la recherche du plaisir…

Daphné Leblond

Il y a de grands discours flottants, on les rassure sur la sexualité: « Tu vas voir, ça va aller ça va pas faire mal ». Mais ça ne fait référence qu’à la pénétration! « Tu vas voir, c’est naturel, t’auras rien à faire, ça coule de source ».

Ce n’est même pas que les femmes ressentent un interdit, c’est qu’on les dissuade de se poser des questions.

Lisa Billuart Monet

Alors que la sexualité, c’est un vrai travail. Même la masturbation, ce n’est pas une évidence. Ça demande de l’expérimentation. Ça peut durer des mois pour trouver ce qui marche.

Daphné Leblond

Ce qui est dingue, c’est qu’on commence par interdire la masturbation aux femmes, on les fait se sentir sales, immorales, et puis après on leur reproche de ne pas le faire, de ne pas connaître leur propre corps! Sans transition. C’est la double peine. Ces échecs peuvent déjà être humiliants, mais si en plus on se fait traiter d’incapable…

La question de la normalité revient souvent dans le film.

Daphné Leblond

Parfois, la norme n’est pas explicitée, ce qui est sournois. Toutes les filles se disent: « Je suis la seule à me masturber ». Cette norme tacite est pourtant vécue par toutes. Les filles se vivent anormales de façon collective, ce qui est ironique, vu qu’elles vivent toutes la même chose!

La norme, c’est finalement une incroyable contrainte, c’est presque impossible d’être dedans.

Réfléchir à la norme, c’est réfléchir aux clichés.

Lisa Billuart Monet

On passe de la vierge à la pute sans transition, comme s’il n’y avait que deux possibilités. 

Maya, l’une des jeunes filles d’origine maghrébine, parle du racisme, en disant qu’on la voit soit comme une femme soumise qui a 10 gosses, séquestrée par son mari, soit comme la Beurette des films porno. Cet exemple est très fort, et c’est encore plus présent pour les personnes racisées.

Daphné Leblond

Le poids de l’idéologie est difficile à nier. On est dans une société de sur-valorisation du plaisir via  des discours un peu creux, une société de contraception, et pourtant on a une vision archaïque du corps féminin comme matrice. Alors qu’on passe une grande partie de notre vie à essayer de ne pas avoir d’enfants!

Cela me fait penser à cette phrase qui circule en ce moment: « Si cette société était vraiment basée sur le plaisir, les femmes seraient beaucoup moins souvent pénétrées, et les hommes le seraient beaucoup plus souvent. »

Mon Nom Est Clitoris2

Cette scène où ces mots sont inscrits au fer rouge sur la peau des filles sort du dispositif des interviews, comme quelques autres scènes d’ailleurs.

Lisa Billuart Monet

Les séquences imaginées tout au long du film hors des interviews avaient pour but de répondre en partie à certaines des questions que l’on soulève. Ce sont des séquences plus pédagogiques, où l’on essaye d’expliquer, comme dans la séquence d’animation sur le clitoris, ou la séquence sur la zone G. Comme nous avons nous-mêmes eu du mal à trouver ces informations, nous nous sommes dit que ce serait utile de les partager! Surtout dans l’idée que le film puisse avoir un public adolescent.

Nous avons imaginé le film comme celui que l’on aurait voulu voir quand nous étions adolescentes.

Vous ne pouviez donc pas faire l’économie de cet aspect pédagogique…

Daphné Leblond

Nous ça nous semblait crucial. Dans le cinéma, on n’aime pas trop la pédagogie, on se pose de grandes questions: l’art peut-il être pédagogique? Mais nous, on a fait un film militant, on voulait faire plus que pointer du doigt le problème. Il y a des choses à dire, pourquoi s’en priver?

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