Des Magritte, un ours et une souris

Après trois éditions consécutivement dominées par Mr Nobody de Jaco Van Dormael, Les Géants et Rundskop, puis A Perdre la Raison de Joachim Lafosse, cette quatrième cérémonie des Magritte du cinéma paraissait de prime abord plus ouverte.

Le premier tour de scrutin qui déboucha sur les nominations publiées le 8 janvier mettait pourtant en lumière Tango Libre, quatrième long métrage de Fred Fonteyne qui, avec ses 10 nominations, devenait l’inévitable favori de la fête.

 

Avec ses sept citations, l’équipe d’Au nom du fils, récemment couronnée d’un Méliès d’or européen, était déjà ravie d’avoir créé la surprise. Elle ne s’est pas privée, depuis lors, de fêter cet heureux évènement. Pour le reste, elle s’en remettait au destin et comptait surtout profiter de la soirée pour faire la fiesta et boucler une aventure extraordinaire qui avait dépassé leurs attentes les plus folles.

Tension d’un côté, totale décontraction de l’autre: toute la saveur de ces Magritte reposait sur cette dualité. Et sur la présence d’un ours et d’une souris qui n’avaient pas dit leur dernier mot. Césarisé en mars dernier, en course pour les prochains Oscars, Ernest et Célestine pouvait très bien repartir ce soir avec trois récompenses.

 

 

 

LA CÉRÉMONIE

 

Ces Magritte 2014 commencent par la traditionnelle descente des marches bleues. Ils sont venus, ils sont (presque) tous là et l’ambiance est particulièrement bon enfant.

 

 

Beaucoup d’acteurs, de techniciens, de réalisateurs se sont installés tout le long du tapis, pomme en main comme il y a deux ans. Pour faire part de leurs craintes quant à la modification de leur statut. Mais sans agressivité aucune. La descente de la ministre Fadila Laanan sera longue, mais cordiale. Celle du Premier Ministre Elio Di Rupo aussi.

 

 

Comme d’habitude, la salle est comble et l’ambiance chaleureuse. Dans tous les sens du terme. En off, avant la cérémonie, mais devant une salle attentive, Luc Jabon et Patrick Quinet insistent auprès des politiques présents sur l’importance de régler rapidement les problèmes liés au statut des artistes (tonnerre d’applaudissements), mais aussi au droit d’auteur…et au tax shelter.

La cérémonie débute sur un ton sportif avec l’entrée de Fabrizio Rongione en boxeur. Bien vu, car le maître de cérémonie ouvre sur un round tonitruant où il se paie les nominés et les politiques dans un même élan enthousiaste…et iconoclaste. Même une alarme impromptue ne le désarçonne pas.
Classe aussi l’intervention d’Emilie Dequenne en présidente émue et émouvante.

 

 

LES LAUREATS

 

François Vincentelli remet le premier Magritte, celui du meilleur espoir féminin à une Pauline Burlet bouleversée et stupéfaite. Un bonheur qui fait plaisir, c’est le moins qu’on puisse dire. La jeune Montoise a épaté son monde avec Le Passé. Les professionnels belges aussi.

 

 

Anne-Pascale Clairembourg, couronnée l’an dernier pour Mobile Home, remet ensuite le prix du meilleur espoir à Achille Ridolfi pour sa prestation 5 étoiles dans Au nom du fils. L’acteur se fend d’un petit speech touchant et est la tout première personnalité récompensée aux Magritte à remercier sur scène Cinevox pour son soutien. Autant vous dire que ça nous touche en plein coeur.

Le Magritte du meilleur scénario revient à une Anne Paulicevich aphone et à Philippe Blasband pour Tango Libre.

Edouard Vermeulen et la délicieuse Bérangère Mc Neese ont la double tâche de remettre les Magritte du meilleur décor et du meilleur costume. Le premier revient à Véronique Sacrez pour Tango Libre qui double donc déjà la mise. Le second à Catherine Marchand pour son très beau travail sur le trop peu nommé Vijay and I

 

[Photo  © Rudy Lamboray ]

 

Petite parenthèse pour l’annuel Magritte d’honneur remis cette année à l’immense Emir Kusturica. Standing ovation méritée pour ce réalisateur qui a déjà remporté deux Palmes d’Or entre autres récompenses exceptionnelles. En français, le cinéaste remercie la Belgique et rend un hommage à Eliane Du Bois, directrice de Cineart décédée cette année.

 

 

Le Magritte du meilleur réalisateur de l’année, remis par Virginie Efira, revient à… Vincent Patar et Stéphane Aubier. Les deux animateurs belges font partie d’un trio avec le Français Benjamin Renner qui a initié le projet Ernest et Célestine à partir de l’oeuvre de Gabrielle Vincent. Surpris et heureux les deux papas de Panique au village peuvent désormais envisager le Magritte du meilleur film dans la foulée.

 

Le Trophée de la meilleure actrice dans un second rôle, remis par Benoit Mariage et Léa Drucker, couronne Catherine Salée, maman d’Adèle dans La vie… d’Adèle. Elle en profite pour souligner fort justement que si elle n’avait pas eu son statut d’artiste elle aurait dû changer de métier, et donc oublier ce Magritte. CQFD.

 

Après un succulent intermédiaire mettant en vedette un hallucinant Laurent Capelluto interprétant plus de dix rôles désopilants, Ambre Grouwels (Baby Balloon) remet le Magritte du meilleur court métrage à Welkom de Pablo Munoz Gomez. Pas de surprise, ce petit bijou est une bombe hilarante.

 

 

Tom Coumans, venu remettre le Magritte du meilleur long métrage documentaire livre, lui aussi, un court speech direct sur le statut d’artiste précisant qu’il préfère le flou artistique au flou politique. C’est Benjamin d’Aoust, complice de Matthieu Donck qui remporte ici le prix en solo avec La Nuit qu’on suppose.

 

Lio qui arrive en chantant introduit joliment le Magritte du second rôle masculin en comparant le cinéma à une métaphore du capitalisme: 1% des acteurs raflent 99% de la lumière. Le trophée est décerné à Laurent Capelluto. Enfin! Cet acteur a le potentiel et l’étoffe des grands rôles. Il l’a déjà prouvé. Pourvu qu’on lui en donne encore l’occasion,

 

Le Magritte de la meilleure image est remis par Mona Walraevens à Hichame Allaouié pour son fabuleux travail sur Les Chevaux de Dieu (à voir, si ce n’est déjà fait). Le fils de feue Eliane du Bois remporte un deuxième prix en deux ans et s’impose devant sa maman de cinéma, Virginie St Martin, nommée pour Tango Libre, qui ne domine pas la soirée comme attendu.
Dans la foulée, c’est Marie-Hélène Dozot, monteuse des frères Dardenne qui remporte le Magritte du meilleur montage pour Kinshasa Kids

 

Emmanuel de Boissieu, Frédéric Demolder, Franco Piscopo et Luc Thomas remportent le Magritte du meilleur son pour Ernest et Célestine tandis que le Magritte de la meilleure musique file chez Ozark Henri pour Le Monde nous appartient de Stephan Streker.
Ce n’est pas pour la ramener, mais nos pronostics sont presque tous bons jusqu’ici.

 

Patrick Ridremont, titulaire du Magritte du premier film, remet cette année ce prix décerné par le public à Une Chanson pour ma mère de Joel Franka, une comédie avec Dave et… Fabrizio Rongione.

 

 

Après un nouvel intermède wallywoodien assez spectaculaire, l’incandescente Audrey Fleurot vient remettre le Magritte du meilleur film étranger en coproduction à Geneviève Lemal (Scope pictures) pour La Vie d’Adèle.
C’est au pétillant Matteo Simoni, la vedette de Marina, que revient la tâche légitime de remettre le trophée du meilleur film flamand en coproduction à Kid de Fien Troch, coproduit ici par Versus.

Restent maintenant trois prix: meilleurs acteur et actrice et meilleur film.

C’est Marianne Basler qui offrira le trophée du meilleur acteur à Benoit Poelvoorde, mystérieusement absent de la cérémonie alors qu’on l’a vu un peu partout en Belgique ces derniers jours. Dommage, vraiment. C’est Fabienne Godet, la réalisatrice d’Une Place sur la terre qui vient chercher son prix.

 

 

Les actrices, elles, sont toutes là. On les a croisées sur les marches. Ouf! C’est Stéphane De Groodt qui va avoir le plaisir de couronner la meilleure d’entre elles, pour cette excellente cuvée 2014, soit… Pauline Etienne pour La Religieuse. Pauline a remporté le premier Magritte du meilleur espoir en 2011. Sa confirmation est fulgurante.

Ultime Magritte de la soirée, celui du meilleur film, porté par la présidente d’honneur, Emilie Dequenne revient à Ernest et Célestine, ce qui était dans l’air depuis une bonne heure.

 

 

Ainsi se termine une soirée, peut-être un peu trop longue et trop écrite, mais plutôt étonnante dans son déroulement et ses lauréats. Une soirée dont le vainqueur objectif est bien sûr Ernest et Célestine, plus gros succès commercial de l’année pour un film belge francophone, qui a concrétisé ses trois nominations.

En attendant l’Oscar?

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