Delphine Lehericey: « n’être ni dans la beauté, ni dans l’érotisme, mais dans le bouleversement »

Rencontre avec la réalisatrice Delphine Lehericey, qui 6 ans après Puppy Love, revient au Festival de Namur avec son nouveau long métrage, Le Milieu de l’horizon, une histoire d’émancipation aussi bien adolescente que féminine sur fond d’été caniculaire et de crise du monde agricole.

Quelles sont les origines du projet?

Box Productions, mes producteurs de Puppy Love, ont acheté les droits du livre, un roman à succès sorti récemment en Suisse. Ils ont ensuite fait un casting de cinéastes, et m’ont choisie. Quand j’ai lu le scénario début 2017, j’ai été bouleversée. Je sortais d’une phase de ma vie où j’avais quitté le père de mon fils pour me mettre en couple avec une femme. Je n’avais pas écrit ce scénario, mais j’aurais pu l’écrire. Nous avons retravaillé le scénario, très proche de l’adaptation, notamment pour y apporter de la tension, faire en sorte que le garçon ne se contente pas de regarder les choses se passer, qu’il puisse agir au moins émotionnellement, durant cet été où la vie de ses parents et des adultes qui l’entourent est complètement bouleversée. 

Nous devions au départ faire une coproduction avec la France, mais ça ne s’est pas fait. Finalement, c’est surement une bonne chose, car j’avais très peur que cette histoire devienne ce que j’appelle un « film à grillons », en mode Provence et Pagnol. J’ai rien contre ce style-là, mais l’histoire pouvait gagner à être traitée de façon plus contemporaine dans la réalisation, avec un cachet plus auteur.

Même si le film reste assez classique dans sa forme, car je le voulais accessible et populaire. 

On a donc finalement tourné en Macédoine, c’était une expérience incroyable. C’est un pays où les décors sont bruts. Le film se passe dans les années 70, mais parfois on a même dû moderniser certains décors. Pas de marquages au sol, pas de panneaux. C’était beau, ça nous a permis de garder une certaine liberté, ce qui était bien venu quand on tourne avec des enfants et des animaux!

On sent presque littéralement la chaleur à l’écran, comment avez-vous travaillé sur l’image et la lumière?

La rencontre avec Christophe Beaucarne a été magnifique et déterminante. Il m’a beaucoup soutenue pour que l’on puisse tourner en 35mm, on avait très envie que l’image ait une facture ancienne sans qu’on ait à la trafiquer. On a réussi à convaincre nos producteurs malgré les problèmes de météo, d’enfant et d’animaux. C’était un point crucial.

Alors on a attendu le soleil pour de vrai – une gageure, quand on sait qu’en lieu et place de la canicule qu’on nous avait promise en Macédoine, on s’est retrouvé avec des journées et des journées de pluie. On a peu éclairé, et travaillé de manière assez brute. On a eu beaucoup moins de temps effectif, et beaucoup moins de prise, mais on avait une position radicale sur ce qu’on voulait voir à l’image.

Nous avons beaucoup travaillé aussi sur les maquillages, on a arrosé les acteurs en transpiration, en huile, tout ce qui est brillance, pour avoir cette chaleur qui se voit essentiellement sur les peaux, et sur les attitudes physiques.

Qui est Gus, le jeune héros du film?

C’est un jeune garçon qui est à un âge fascinant, encore un peu dans l’enfance, avec déjà un pied dans l’adolescence. Il a encore de la douceur et de la naïveté de l’enfance, mais commence à se battre contre son milieu. Il est plus rêveur qu’agriculteur. Les conditions dans lesquelles il vit ne le satisfont pas, mais son destin fait qu’il doit s’y soumettre, et la colère monte. C’est aussi une colère mimétique, par rapport à son père, qu’il va à un moment suivre, c’est son seul exemple, sa seule solution, même s’il finit par prendre un autre virage.

Il faut dire qu’il a d’autres modèles que celui de son père, toutes ces femmes fortes autour de lui en pleine émancipation.

Il y a bien sûr le personnage de sa mère, qui est très important, mais aussi sa soeur, un personnage très rebelle décidé à faire partie de l’histoire du monde. Et puis il y a Cécile, l’amie de sa mère, qui représente le mouvement des femmes à l’oeuvre dans les années 70, elle a voyagé, elle a divorcé. Et puis il y a cette petite fille de son âge, un peu le mouton noir au village, qui va lui apprendre qu’on peut choisir son destin.

C’est assez fantasmatique pour ce jeune garçon, ces femmes sont belles, mais surtout libres. 

Comment vous positionnez-vous par rapport aux questions de female gaze et de male gaze?

Ce sont des questions que je me pose beaucoup. Je réalise qu’on est à un moment de l’histoire des hommes et des femmes très important. C’est dommage que l’on soit toujours mis en opposition, on devrait reparler de #metoo dans une forme de solidarité. Je comprends très bien ce que peuvent signifier les notions de male gaze et de female gaze, c’est quelque chose que je ressens depuis longtemps, surement même inconsciemment, depuis que je regarde des films ou que je lis des livres. On a toutes appris la beauté de l’art, du cinéma, de la littérature, via des oeuvres d’hommes, essentiellement.

Se rendre compte soudain qu’il y a aussi des oeuvres de femmes, et qu’elles sont différentes, que les regards sur les personnages féminins et masculins sont très différents, c’est extrêmement libérateur.

Le travail à faire aujourd’hui c’est de déconstruire ça, de le théoriser. Ce n’est pas parce qu’un homme filme une femme en la rendant belle et héroïque qu’il a un female gaze, il peut quand même toujours la regarder du point de vue d’un homme. Ce n’est pas mal, mais c’est différent. Il est temps de dire en quoi c’est différent.

J’ai beaucoup réfléchi à la façon dont j’allais filmer Laetitia Casta par rapport à ça. C’est une icône féminine et sensuelle, pour beaucoup d’hommes. Lui faire jouer ce personnage de mère qui s’en va, c’était différent de ce qu’elle a pu faire auparavant, et c’est déjà une façon de la regarder différemment. Je voulais une actrice populaire, qui ne soit pas détestée parce qu’elle s’en va. On n’a pas la même vision d’une femme qui tombe amoureuse d’une autre femme quand on est un homme et quand on est une femme. On ne regarde pas aux mêmes endroits.

Il y a une scène de basculement, où l’enfant regarde sa mère embrasser Cécile. A cet endroit là du film, il y a quelque chose de nouveau, parce que c’est vu à travers les yeux d’un jeune garçon. Je ne pouvais pas le filmer de manière érotique, et c’était déjà se déplacer sur un autre type de regard. Je voulais leur faire découvrir quelque chose à elles aussi.

Il ne fallait être ni dans la beauté, ni dans l’érotisme, mais dans le bouleversement.

Il y a évidemment des hommes qui ont une sensibilité bienveillante et gracieuse, qui filment les femmes avec respect et intégrité. Moi je crois que je filmais plutôt en tant que mère, qu’on s’est retrouvées sur ce point avec Laetitia et Clémence. Dans la bienveillance par rapport à Gus, le héros. C’est quoi notre responsabilité? Que les adultes restent des adultes, et que les enfants restent des enfants. Ne pas mettre les enfants dans des situations où ils sont idiots et immatures.

Le female gaze, c’est aussi l’endroit où on se situe soi, à quoi on a réfléchi en tant que femme, ou en tant que mère, en tant que personne qui écrit.

Et mettre cette réflexion au service d’une histoire, pour qu’elle soit un peu plus complexe qu’elle en a l’air. D’autant que là aussi, on raconte une époque. Ca se passe dans les 70s, mais les questions qui se posent font tellement écho à celles que l’on peut se poser aujourd’hui en tant que femme: est-ce que je me libère est-ce que je me consacre à ma famille, est-ce que je m’en vais?

Les hommes aussi s’interrogent: est-ce que je ne serais pas en train de subir moi aussi cette forme de patriarcat?

Les hommes du film subissent les rôles dans lesquelles on les a mis.

Ce sont des injonctions sociétales, on commence à en avoir conscience aujourd’hui, et c’est très important de les re-raconter et de les retraverser.

Le père est blessé, on lui a toujours dit que s’il mettait du pain sur la table, tout irait pour le mieux. Il ne peut pas concevoir que sa femme puisse avoir d’autres envies que celle qu’on lui impose ou qu’on lui a imposé. Cette question des désirs, qui bougent avec l’époque et la maturité, ça raconte aussi ça le film. Tous ces bouleversements, en plus de la chaleur, de la mort, de la fin de l’agriculture. Ce sont aussi nos idéaux et nos morales qui explosent.

Le film aborde également les questions de la ruralité et de la fin d’une certaine l’agriculture?

C’est aussi ce qui m’a attiré sur ce film, revenir à la base. La Terre. Etre face à la vie ou à la mort. Ne pas faire encore un film de discussions dans des salons ou des cafés. Face à des gens qui perdent tout, d’autres qui cuisinent, qui cultivent. Je ne viens pas de là, et je ne voulais pas trahir cette beauté-là. C’est une ferme familiale ancrée dans la terre, un rapport très noble aux animaux, et je voulais rendre ça.

C’était très fort de se retrouver avec un scénario qui raconte le moment où on a voulu rendre l’agriculture un peu inhumaine et moins noble, dans les années 70.

Gagnons de l’argent, et achetons des milliers de poulets, tant pis pour la façon dont on les traite. Evidemment, ça foire. J’étais contente que cette canicule et cette émancipation ne se passent pas en ville. C’est pour ça aussi que le film a cet aspect classique. Filmer la nature, ça remet les choses en perspective. On filme de la terre, des maïs secs, des animaux morts et vivants. C’est très fort de tourner dehors et avec des animaux, on se rend compte à quel point un tournage c’est fragile, surtout quand on a les deux pieds dans le fumier.

On a pu me dire que les personnages masculins étaient un peu clichés parce qu’ils ne réagissaient pas. Mais j’assume ça, l’idée n’est pas de faire un concours de souffrance, on est tous pris dans un système.

Les hommes sont victimes aussi de la société patriarcale, à toujours penser qu’ils doivent être les plus forts

Le sujet de l’agriculture et de la nature amène la notion de fatalité. Et la seule chose qu’on puisse faire en tant qu’humains, c’est évoluer soi-même pour faire évoluer la société. J’ai l’impression que de nombreux hommes n’en sont pas encore là, parce que les injonctions pèsent très fort sur eux, qu’ils doivent ramener l’argent à la maison, nourrir la planète. C’est lourd, et ça dure depuis des générations. Et ça commence à peine à être réfléchi et penser. J’ai des discussions avec mon fils que je n’ai jamais eu avec mes parents. Alors qu’au final, on ne peut quand même dresser qu’un constat d’échec face aux drames engendrés par le patriarcat. Est-ce qu’on ne se mettrait pas tous autour d’une table pour réfléchir au fait que ce qui est en train de nous arriver n’est pas une fatalité?

Quelles étaient vos inspirations pour ce coming-of-age?

Puppy love était aussi un coming-of-age, j’avais vraiment une nécessité de le faire, je me suis posée un peu moins de questions, et il était plus brut, plus radical. Ce film-là, j’avais vraiment envie que les gens le voit. C’est une autre façon d’écrire, une autre façon de regarder, une autre façon de filmer.

C’est un personnage plus jeune, et il y avait cette part d’enfance à retrouver. J’adore cet âge, il y a deux âges très marquant de transformation dans la vie, l’adolescence, puis la régression du corps vieillissant. C’est passionnant à filmer, parce que c’est un peu magique. J’ai revu Mud de Jeff Nichols, j’aime beaucoup la façon dont il filme la nature et les visages des jeunes garçons. J’ai obligé mon jeune acteur, Luc, à regarder La Naissance d’Ivan de Tarkovski, ce fil en noir et blanc, dans les bois, complètement dingue, sur un enfant qui se retrouve à faire des missions pendant la seconde guerre mondiale. Des enfants pris dans des choses d’adultes. Et puis ce film anglais, Le Messager de Joseph Losey.

C’est un âge où est plongé dans des questions existentielles auxquelles on n’a pas la réponse, un vrai tourbillon d’interrogations et d’angoisses, tout en étant mu par l’excitation de se voir grandir.

Ce tourment intérieur est génial à filmer, tout se passe au niveau des émotions. Je voulais que le film soit non pas mélodramatique, mais émouvant. Que cet enfant soit émouvant. Qu’on s’y attache par nostalgie, on est tous passés par cette étape de la vie, on a vécu ces tourments.

Quels sont vos projets?

Encore une adaptation, une série télé cette fois, d’une BD suisse, Les Indociles. On y a rajouté une histoire de la drogue en Suisse. C’est une série qui démarre en 1973, et finit en 2019, une vraie saga, un projet politico-social très excitant.

Et puis il y a ce projet de comédie long métrage, que j’écris depuis 4 ans. Je crois que ça va se faire bientôt, avant la série. C’est un film sur l’homosexualité. Parce que s’il y a un male gaze et un female gaze, il y a aussi un gay gaze! Je trouve qu’il y a encore beaucoup, beaucoup de choses à dire à ce sujet.

Je vois encore tellement d’homophobie dans le regard de certains cinéastes, surtout sur les femmes homosexuelles, je me dis qu’il est temps de faire une comédie pour déconstruire les clichés.

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