De Leur Vivant
Incommunicado

De Leur Vivant, le premier long métrage de Géraldine Doignon n’a pas les moyens d’une campagne médiatique tapageuse. Il y a bien eu sa présence au FIFF namurois, mais elle fut assez discrète. Quant à son (excellent) casting, il ne regorge pas de noms connus. Sur grand écran, en tous cas. Et pourtant… Si nous avons un conseil à vous donner là, dans l’immédiat, c’est bien de noter en lettres capitales dans votre agenda la date du 9 mai, car c’est ce jour-là que sortira dans nos salles ce long métrage qui est tout sauf une œuvre anodine.

 

On est tous bien d’accord : tous les films ne s’adressent pas à tous les publics n’importe quand. Il y a des moments où on veut juste se distraire, d’autres où on a envie de frissonner, de rire ou de pleurer. Pour beaucoup de spectateurs, le cinéma n’est qu’un divertissement et cette démarche est totalement légitime. Cinevox évoque le plus souvent possible des films susceptibles de plaire au très grand public. Car, les producteurs du nord du pays ne nous diront pas le contraire, une industrie a besoin de locomotives pour exister et permettre à des longs métrages au profil plus exigeant de se mettre en place.

Mais le cinéma n’est pas qu’une industrie, c’est aussi (et avant tout?) un art. Et la Belgique plus que beaucoup de pays place cette noble conception au centre de sa production. Ce n’est pas idéal en termes de rentabilité immédiate, mais c’est très enrichissant pour le spectateur. Et cela explique que notre cinématographie est si souvent récompensée dans les festivals à travers le monde. Cela dit, « film réussi, touchant, artistiquement enivrant, modeste, mais bouleversant » ne signifie en rien « film ennuyeux, lénifiant ou crispant ». La preuve par De Leur vivant !

 

 

Produit par Helicotronc, ce premier long métrage s’appuie sur une réelle démarche artistique, un point de vue, une intention; et un scénario qui, lentement, nous emmène là où son auteur nous attend. Jusqu’à nous étrangler d’émotion. Ce n’est pourtant pas ce qu’on peut appeler un film lacrymal. Géraldine Doignon n’y déploie pas de grands effets pour nous toucher. Pas de rafales de violons. Pas de larmes à l’écran. De Leur Vivant est un des films les plus pudiques qui peut se concevoir.

 

Tout commence par un enterrement. Qu’on ne voit pas. Henri est dans sa chambre. Après 40 ans de vie commune, il n’a pas pu affronter l’extérieur, préférant rester terré dans cette immense demeure qui fut pendant bien longtemps un hôtel de charme, perdu au milieu d’un parc dans la campagne brabançonne. Ses trois enfants qui n’entretiennent plus de liens étroits avec lui, pensent vendre le bâtiment et trouver un appartement pour leur père. Mais l’arrivée d’Alice, une jeune femme enceinte de 8 mois, va chambouler leurs plans. Henri rouvre l’hôtel pour elle. Et alors qu’il ne parvient pas à discuter avec ses propres enfants, il fait de cette visiteuse sa confidente.

 

 

Sur cette base, Géraldine Doignon construit une trame dense faite d’aller et venues (la maison se remplit puis se vide), de subtiles transformations, chacun des personnages étant tour à tour confronté à sa vie, à ses choix, à son passé et à son avenir. Rien de tonitruant, peu de cris, mais des relations qui, lentement, évoluent. Tout cela ramassé en à peine 1h20 si bien qu’on a à la fois l’impression que le film prend son temps et qu’il creuse profondément son sillon. En nous. Jusqu’à nos tripes.

 

Rarement on a si justement parlé de famille, de communication ou plutôt de l’incommunicabilité entre des êtres pourtant proches, du sentiment d’appartenir vraiment à un lieu, de voir ses racines renaître jusqu’à sentir la sève à nouveau couler en ses veines.

 

Nous n’en dirons pas plus sinon que l’interprétation pudique et forte d’acteurs peu connus du grand public est une des clefs de la réussite du film. Christian Crahay, Matylde Demarez, Yoann Blanc, Jean-François Rossion, Raphaël Germser, Pedro Cabanas ou Anne-Pascale Clairembourg sont tous magnifiques.

 

On ne résistera pas non plus au plaisir de mettre en exergue la sublime photographie de Manu Dacosse qui nous offre un travail exceptionnel sur le point, les éclairages, les regards et les peaux, sur les couleurs de l’automne, sur la lumière qui pénètre à travers les fenêtres ou les enchevêtrements de branches nues.  De leur vivant n’était que le deuxième long de Manu après Amer. Depuis, il a enchaîné Torpedo et Mobile Home. Une future star, on est prêt à le parier…

 

C’est donc ce mercredi 9 mai que De Leur Vivant arrive enfin dans les salles belges. Une jolie sortie puisque les salles qui l’accueillent sont Le Vendôme, à Bruxelles, Le Churchill à Liège, Le Parc à Charleroi, Le Plaza Art à Mons, L’Eldorado à Namur et Le Sfinx, à Gand. Comme d’habitude, avec ce genre de production tout se joue dès la première semaine. Laisser le film disparaître de l’affiche avant de le découvrir serait vraiment dommage.

Pour vous, surtout…

 

 

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