De la difficulté d’être artiste (et d’en vivre)

La semaine dernière, nous avons repéré un texte que David Murgia avait publié sur Facebook. Il nous a beaucoup fait rire. Ce texte annonçait une rencontre qui devait avoir lieu le lendemain. Nous avons donc proposé à David une carte blanche pour nous raconter cette visite programmée chez Actiris.

 

Au bout du compte, il s’agit donc moins d’une revendication révolutionnaire que d’une contribution assez drôle (parfois hilarante), mais aussi (hélas) sans doute révélatrice de la situation kafkaïenne à laquelle sont confrontés nos artistes dans la vie de tous les jours. Un texte qui s’inscrit un peu dans la lignée du formidable spectacle qu’il propose actuellement sur les scènes belges, Discours à la Nation (bientôt de retour au National).

 

Le texte n°1 est celui que David avait publié sur Facebook, le texte n°2 est sa suite chronologique. Elle est aussi écrite par David Murgia qui se révèle une fine plume en plus d’être un grand comédien.

 

 

 

1.

 

Après un acharnement pour le moins remarquable (d’une ténacité seulement comparable à une machine rigoureusement programmée), demain c’est le bon jour : je suis enfin disponible pour me présenter dans les bureaux d’Actiris et participer à la « séance d’information collective dans le cadre de la construction de mon projet professionnel ». Séance obligatoire (prudent, c’est écrit en gras!) où nous vérifierons ensemble l’activation de mon comportement de recherche d’emploi.

 

– Monsieur, je suis disponible demain, car c’est mon jour de relâche, en revanche je ne suis pas disponible sur le marché de l’emploi.

– Si vous n’êtes pas sous contrat demain, venez à la réunion, on va vous expliquer comment faire pour trouver de l’emploi.

– J’ai un emploi, je n’en cherche pas d’autres.

– Si vous n’êtes plus demandeur d’emploi, vous devez alors quitter le statut de demandeur d’emploi.

– Comme je vous le disais la semaine dernière, je suis de ceux qui sont rangés dans le non-existant « statut de l’artiste » ou plus exactement ladite « règle du bûcheron », que l’on applique également aux pêcheurs en mer.

– Ah , vous êtes bûcheron ?

– Non.

– Ah, vous êtes pêcheur en mer !

– Non, « artiste ».

– Si vous n’êtes pas sous contrat demain, venez à la réunion, on va vous expliquer comment faire pour trouver de l’emploi.

– J’ai un emploi, je n’en cherche pas d’autres.

– Si vous n’êtes plus demandeur d’emploi, vous devez alors quitter le statut de demandeur d’emploi.

– Comme je vous le disais la semaine dernière, je suis de ceux qui sont rangés dans le non-existant « statut de l’artiste » ou plus exactement ladite « règle du bûcheron ? », que l’on applique également aux pêcheurs en mer.

– Ah , vous êtes bûcheron ?

– Non.

– Ah vous êtes pêcheur en mer !

– Non, « artiste ».

– Si vous n’êtes pas sous contrat demain, venez à la réunion, on va vous expliquer comment faire pour trouver de l’emploi.

– Même si je ne suis pas disponible sur le marché de l’emploi?

– Ah, vous êtes bûcheron ?

– Oui, et des fois, je pêche en mer.

– Très bien. Si vous n’êtes pas sous contrat demain, venez à la réunion, on va vous expliquer comment faire pour trouver de l’emploi.

– D’accord. À demain Monsieur. Merci Monsieur.

– À demain. Merci à vous. Bisous.

 

2.

« Je bosse pour Actiris. J’y suis conseillère emploi et des CE au statut d’artiste, j’en rencontre assez bien… Quand on s’y inscrit comme chercheur d’emploi, on prend le « package », c’est-à-dire qu’on joue le jeu: on vient aux séances d’infos, on fait le projet professionnel, on fait sa recherche d’emploi dans son domaine. Ce ne sont pas ces quelques rendez-vous qui vont vous faire du mal. Au pire, vous avez perdu une heure de votre temps. Au mieux vous y apprenez des choses, histoire de ne pas vous ramasser un contrat Onem (ah oui, là les conseils pour garder ses soussous sont toujours les bienvenus, n’est-ce pas ?). Sérieusement, ce n’est pas le conseiller d’Actiris qui va changer les procédures et les lois. Il est payé pour les appliquer et diriger au mieux les personnes dans leur recherche d’emploi. Vous n’êtes pas content ? Votez différemment, manifestez, faites bouger les choses. En attendant, jouez le jeu pour pouvoir payer votre loyer et manger vos pâtes le soir. Ça ne vous convient pas ? Désinscrivez-vous ! Vous n’aurez plus de nouvelles d’Actiris… mais plus de soussous non plus. »

 

Heureusement, moi j’avais rendez-vous dans la salle 203, pas dans la 201.

 

En cherchant le local, je me sentais comme un étudiant sur la sellette, le cœur un peu serré. J’étais convoqué chez Monsieur le Proviseur il vérifierait ma feuille de comportement et après quelques descriptions d’une effrayante réalité qu’il ne me souhaitait pas, il me dirait au revoir avec un sourire encourageant, chaleureux, presque fraternel.

 

Mes camarades de basse classe et moi-même avions donné carte d’identité et passeport et sommes rentrés dans la salle de cours.

 

– « C’est vrai que c’est obligatoire, commençait par dire notre formateur, mais nous avons un objectif commun vous et moi : que vous (re)trouviez un emploi. »

 

« La dame qui vient de s’en aller m’affirmait qu’elle avait un entretien d’embauche dans une demi-heure. Je l’ai libérée. Si vous avez du travail, un rendez-vous, ne venez pas, vous serez excusés : foncez et tenez-nous-en informés ».

 

Hier je travaillais, demain je travaillerai, mais aujourd’hui non. Aujourd’hui j’avais bien quelque chose à écrire, quelque chose à penser mais aucun employeur ne m’avait rédigé de contrat pour ces missions. J’avais bien un rendez-vous professionnel à 15 heures, mais je n’osais pas demander la permission pour m’en aller.

 

« Cet après-midi, dans le cadre de mon prochain emploi, je dois rencontrer un homme qui cherche un ptérodactyle vivant dans les montagnes du Mexique. Il s’est enfui de Bruxelles, sans doute en désaccord avec le Grand Conseiller Actiris, poursuivant une passionnelle et enfantine nécessité de découvrir de la vie. C’est un chercheur et l’authenticité de sa quête m’intéresse énormément. »

Mes camarades de basse classe s’étaient déjà moqués de moi quelques minutes plus tôt. Je ne voulais pas passer pour un marginal.

 

C’est pendant la séance de questions que je m’étais fait remarquer :

– Avez-vous un objectif clair et réaliste ?

Non.

– Avec vous besoin de formation pour atteindre cet objectif ?

Pas spécialement, merci.

– Maîtrisez-vous les techniques et outils de recherche d’emploi ?

Mal. C’est un peu compliqué.

-Éprouvez-vous des difficultés particulières ?

Non. Merci.

– Avez-vous une question à nous poser ?

Oui. Pardon.

– Je vous en prie

Que faire si je ne recherche pas d’emploi ?

 

Si les bons élèves des trois premiers rangs ricanaient dans leur barbe, notre formateur lui était troublant d’impassibilité. Comme si derrière ses yeux la connexion s’était interrompue avec son cerveau. Comme si, tout à coup, il cherchait un emploi.

 

Après un pâle moment sans mot dire, il a répondu avec autant d’honnêteté que ce que je lui en avais adressé, sans aucun second degré, car ma question ne ressemblait qu’à deux choses : soit une moquerie -mais c’était un homme intelligent, il avait bien vu que je n’étais pas venu pour me moquer- soit un dysfonctionnement ouvrant une fracture imaginaire, abyssale, entre son objectif (celui de formateur) et le mien (celui de non-demandeur d’emploi).

 

– C’est d’une contradiction impressionnante, m’a-t-il répondu, vous êtes pourtant un demandeur d’emploi.

 

À cet instant, je sentais briller le moment où j’aurais pu reboucler la boucle de la veille, au téléphone.

 

– Je suis bûcheron.

 

– Si vous êtes ici aujourd’hui c’est parce que vous n’êtes pas sous contrat.

 

– C’est vrai, mais hier encore je pêchais en mer. Aujourd’hui c’est relâché, j’aurais souhaité me reposer. Ou préparer ma prochaine traversée.

 

– Vous avez un statut particulier et ce n’est pas de votre faute me rassura notre formateur, c’est votre métier qui est fait comme ça. On attend de vous que vous vous engagiez à réaliser votre plan d’action, que vous soyez présents aux rendez-vous et que vous participiez activement à votre recherche d’emploi. Vous pratiquez aussi un métier où il vous arrive d’être dans le creux de la vague (et c’est notre formateur lui-même qui adapta son vocabulaire à la pêche en mer!). Pourquoi ne pas trouver un mi-temps pour les périodes les plus difficiles ?

 

Nous y arrivions.

 

Je me réjouis, mon antenne me reconvoquera très rapidement pour un rendez-vous individuel. En attendant, j’ai la possibilité de faire appel à un coach personnel. Quelqu’un qui me donnera de bons conseils pour parler, me tenir, rester souriant, donner envie, conquérir mon autonomie… voir où en sont mes restes du Conservatoire, en somme.

 

David Murgia

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