Colt .45 : un grand shoot d’adrénaline

On connaît des tournages sereins et sympathiques qui ont donné naissance à des films insipides.

À l’inverse, certains plateaux tendus peuvent enfanter des œuvres épatantes.

Il n’y a pas de règle et, au bout du compte, dans les deux cas, il y a forcément, pour les équipes, une subjectivité exacerbée dans la manière d’appréhender l’œuvre qui termine sur les écrans.

 

Dans le premier cas, il sera difficile pour la team d’admettre que l’expérience a artistiquement échoué alors que tout a semblé si idyllique jusque-là. Dans le deuxième, il faudra que le réalisateur ou les autres parties impliquées puissent prendre beaucoup de distance pour se détacher des circonstances pénibles qui leur ont pourri la vie pendant des semaines et reconnaître que le film, tel qu’il se présente, même s’il est loin de leurs rêves ou de leurs attentes, est quand même sacrément réussi.

 

Photo Kris Dewitte 

 

Ceux qui ont un peu suivi l’aventure Colt.45 sur le Net et notamment via les pages Facebook de différents protagonistes du projet, ont fatalement appris que le tournage et toute la postproduction furent loin d’être une grande fête.

Le scénariste original du projet, l’ex-journaliste Fathi Beddiar, a d’ailleurs, récemment, publié une longue mise au point fort intéressante, honnête et passionnante à ce sujet.

Du coup, aujourd’hui, certains s’estiment assez mal placés pour juger du film tel qu’en lui-même sachant qu’il manque des scènes capitales, que telle personne fut insupportable et qu’ils ont perdu beaucoup d’énergie et d’illusions peut-être, dans cet authentique… calvaire. C’est logique.

 

Photo de tournage : Kris Dewitte

 

Mais l’attente a cessé et, sorti des flammes de l’enfer, Colt.45 troisième long métrage de Fabrice Du Welz, réalisé juste avant Alleluia, vient d’être distribué en France. Nous avons donc pu le découvrir en nous déplaçant légèrement de l’autre côté de la frontière. Pas de vision de presse, mais une séance publique dans un complexe valenciennois en plein après-midi. Au milieu des popcorns. La vraie vie quoi.

 

Présenté comme un polar noir, sombre et violent, Colt.45 place d’emblée la barre très haut. Le réalisateur est habitué aux œuvres cultes, le chef op est un génie full options et le casting peut difficilement être pris en défaut.

Stupéfiante nouvelle : il ne déçoit pas une seule seconde. Mieux : il estomaque par une radicalité et une force de percussion inédite à ce niveau dans le cinéma francophone.

On croit savoir que le scénario original faisait environ 110 pages ce qui promet en général un film approchant les deux heures. De nombreuses scènes ne sont donc pas dans le film. Elles n’ont même pas pu être tournées. Mais bizarrement, au lieu d’handicaper le résultat, cette absence confère à l’ensemble une urgence qui le transforme parfois en épure hypnotisante.

 

 

Contrairement à Calvaire, Vinyan et Alleluia qui révèle la personnalité artistique profonde de Fabrice Du Welz, Colt .45 dans son état actuel peut plutôt être considéré comme un exercice de style.

Mais quel exercice ! Et quel style !

 

Accompagné de son fidèle comparse Benoit Debie (qui a donc filmé tous les films de Fabrice à l’exception d’Alleluia), Fabrice nous sert une œuvre tendue comme une corde de violoncelle ; grave, stridente, stressante. Une œuvre qui ne s’embarrasse pas de fioritures psychologiques, mais qui sans renier les figures de style propre au genre (des gros plans, des ralentis, des décadrages sauvages) lui donne une vigueur qu’on n’attendait pas vraiment à ce niveau-là.

 


Ces dernières années, le polar noir français comptait surtout sur Fred Cavayé (à bout portant, Mea Culpa) et Olivier Marchal (36 Quai des Orfèvres, MR 73, Les Lyonnais). L’arrivée de Fabrice Du Welz dans cet univers relativement étriqué l’élargit en évoquant de manière explicite le cinéma américain de genre.
Même si scénaristiquement, on peut penser à la série Braquo (saison 1), c’est le cinéma de Michael Mann qui vient à l’esprit dès qu’on envisage le style épuré et direct de l’œuvre. Maîtrise exceptionnelle des scènes d’actions (la première scène du concours de tir est juste incroyable), mystère entourant les personnages (on pense à Collatéral),  travail hallucinant sur la précision du cadre, les éclairages et les décors : Colt.45 nous transporte de surprises en surprises, de découvertes en plaisirs. Avec la satisfaction supplémentaire (ce n’est pas spoiler que de l’évoquer ici) que cette descente aux enfers nous mène là où on ne l’attendait pas vraiment. Twist and shout !

 

Film radical, enfanté dans la douleur, Colt.45 ne peut pas avoir que des amis. Le journal Le Parisien qui l’étrille parle d’un énième film sur la guerre des polices. On se demande bien où le critique a pu dénicher ce concept : Colt.45 est tout autre chose, centré sur la confrontation mortifère d’une série de personnalités volontairement floues, guidées par leur ego, leurs convictions et leurs fêlures. Des antihéros tragiques qui commettent des erreurs et qui s’enfoncent inexorablement à essayer de les réparer. Une conséquence d’autant plus inéluctable que certains, dans l’ombre, s’échinent à les isoler davantage.

 

 

Le propos est simple. Mais pas simpliste.

Armurier et instructeur de tir à la Police nationale, Vincent Milès est expert en tir de combat. À seulement 22 ans, ses compétences sont enviées par les élites du monde entier. Mais envers et contre tous, Vincent refuse obstinément d’intégrer une brigade de terrain.

Son destin bascule le jour où il fait la connaissance de Milo Cardena, un flic trouble, qui va l’entraîner dans une incontrôlable spirale de violence. De fil en aiguille, sans pouvoir refuser son aide à ce fantôme qu’aucun système informatique ne recense, Vincent se retrouve au centre d’une série d’attaques à main armée, de meurtres et d’une féroce guerre qui oppose son parrain, le commandant Chavez de la BRB, à son mentor, le commandant Denard de la BRI.
Pris au piège dans cette poudrière, Vincent est forcé d’embrasser son côté obscur pour essayer de survivre. Car autour de lui, tous tombent comme des mouches

 

 

Si le projet a été construit sur un casting de briscards estampillés polar, à l’irréprochable crédibilité, c’est un jeune comédien français qui tire ici son épingle du jeu. Révélé dans  Le Monde nous appartient de Stephan Streker, Ymanol Perset tient l’écran du début à la fin. Figure atypique, il allie un physique de super héros ténébreux à une déroutante fragilité. Le jeune homme a des failles et une histoire pénible. Au bout du compte, c’est donc lui qui restera dans les mémoires comme la figure emblématique de Colt.45 malgré la présence de Gérard Lanvin (Chavez), JoeyStarr (Cardena) et du toujours impeccable Simon Abkarian (Denard).

 

Film d’origine française, mais coproduit en Belgique par Entre chien et Loup, Colt.45 est naturellement un film belge grâce à la nationalité de son réalisateur. À ce titre, il se retrouvera en compétition pour les prochains Magritte du cinéma, par exemple… même s’il a peu de chances d’y briller, les films de genre n’ayant en général pas vraiment voie au chapitre dans ce type de cérémonies. On devrait plutôt y voir plébiscitée Alleluia, l’autre œuvre du cinéaste qui sortira ensuite.

 

Mais qu’importe… Colt.45 est à juger pour ce qu’il est : un film de genre, un polar hyper efficace, d’une irréprochable facture visuelle, intense, douloureux, passionnant.  C’est évidemment le meilleur film d’action jamais réalisé par un cinéaste belge francophone. Pas difficile ? Certes ! Pour exciter votre curiosité, on signalera plutôt qu’il se hisse au niveau des grands chocs flamands du genre comme De Zaak Alzheimer ou Dossier K., deux films qui ont ébranlé le box-office belge ces dernières années.

 

 

Colt .45 en fera-t-il autant ? Ça ne dépend à nouveau que de vous d’autant qu’avec le soutien inconditionnel de son distributeur O’Brother, Cinevox a le plaisir de le présenter en avant-première belge le 25 septembre à l’UGC Toison d’or dans le cadre des BNP Paribas Fortis Film Days en présence de Fabrice Du Welz. Cette avant-première nous permet de glisser le film dans notre prochaine capsule et dans les spots des film days qui tourneront en boucle sur les écrans de cinéma et de télé pendant le mois de septembre. De quoi rameuter les foules. Ensuite, c’est vous qui décidez.

 

 

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