Le ciel flamand leur est tombé sur la tête, et rien n’a plus jamais été pareil

Après avoir étudié la difficulté de l’après-vie carcérale dans Offline, Peter Monsaert retrouve Wim Willaert pour un nouveau sujet fort qui nous emmène au Ciel flamand. Un paradis en apparence paisible où les câlins vont bon train jusqu’au jour où l’innommable se produit et change à jamais le quotidien de cette famille à la tête d’un bar à prostituées.

 

C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l’Italie… Alors c’est vrai, y’a pas de linge étendu sur la terrasse, ni d’enfant qui se roulent sur la pelouse. D’ailleurs, ce coin qui n’est presque plus en Belgique mais pas encore en France, Eline (Esra Vandenbussche), la petite dernière n’a pas le droit d’y mettre les pieds. Et pour cause, l’entreprise de sa maman Sylvie (Sara Vertongen) et de sa mamie (Ingrid De Vos) n’est autre qu’un bordel : « Le Ciel flamand ». « On aide les gens en leur faisant un gros câlin » a expliqué Sylvie à la petite fille qui s’en est contenté… pour l’instant.

Entre le français et le néerlandais, l’institution du plaisir tourne bien et comme tout bon patron d’entreprises à l’ère sécuritaire, les deux tenancières réfléchissent à un moyen de se perfectionner. On checke les sites de cotation en ligne, on organise les déplacements. Les jacuzzis, c’est fait, pourquoi ne pas installer des caméras ? Dans ce monde dans le monde, tout n’est pas toujours rose, il y a des engueulades, mais dans l’ensemble, tout se passe pour le mieux.

 

 

Entre les coups, Eline ne peut qu’épier les allées et venues des demandeurs de câlins du parking. Un lunch dans la voiture avec maman et puis direction le bus de tonton Dirk (un Wim Willaert, rasé de près, enlaidi, balbutiant et perdu comme jamais) en attendant le soir. Un petit manège qui ne déplaît pas à Eline mais qui ne contient pas sa curiosité naturelle.

Eline n’a pas de papa et elle aussi a envie de faire des câlins, plus tard, d’ailleurs en petite cheffe qu’elle est, elle a installé au pied de son lit des lumières bleues, qui tranchent avec les néons rouges du bar de sa maman. Et le jour de ses six ans, par des circonstances favorables, la fillette franchit le seuil de la porte pour se retrouver dans cette maison comme les autres, en apparence. Le monde s’affaire près d’Aicha (Naima Rodrich), battue par son compagnon, et ne voit pas qu’un inconnu s’est également glissé dans l’ombre de l’insouciante gamine. Et quand Sylvie s’aperçoit qu’il n’y a plus de trace ni de sa voiture, ni de sa fille, le mal est… fait.

 

 

 

Si vous vous attendiez à une traque qui vous mettra hors d’haleine comme Denis Villeneuve l’a fait avec Prisoners, passez votre chemin. Le propos développé par Peter Monsaert est d’un autre ordre. Ici, il faut moins de dix minutes à nos protagonistes pour retrouver Eline et la voiture, largué dans un chemin de campagne.

Plus de peur que de mal ? Pas exactement, l’inconnu est passé, s’est invité dans l’intimité de la petite, et y a laissé tous les dégâts possibles et imaginables pour une enfant de cet âge. Mais bien plus qu’Éline, c’est tout l’univers de sa mère qui s’écroule petit à petit. Les tensions se ravivent et le tout petit monde du Ciel flamand est au bord de l’implosion.

 

 

Et c’est d’autant plus le cas que l’homme qui a laissé son ADN sur Eline est introuvable, tout le monde en devient suspect, à commencer par les clients du bar, tantôt charmant comme ce coureur cycliste qui vient à la première heure, tantôt brutaux, grossiers, machos ou racistes. Et vas-y que je te tape sur les fesses, les cuisses et la poitrine.Il faut de tout pour faire un monde et, sans doute, que ce cocon, ce caisson isolé où l’amour est coûteux, n’était pas préparé à recevoir toute la violence et la folie des hommes un peu plus en pleine face. Pour Eline, c’est toute une part d’innocence qui semble s’être évaporée, elle ne parle plus, elle ne mange plus, elle dort mal et n’a surtout plus envie de faire des câlins. Même ses peluches semblent faire la gueule. Et l’école semble avoir percé son petit secret : « C’est quoi une pute, maman ? » Le chaos est semé sous ce ciel chagrin, mi-figue mi-raisin.

 

 

Avec un sujet comme celui-là, il aurait été tellement plus facile d’appuyer la mise en scène et de faire jaillir les clichés. Ce n’est pas l’angle d’attaque de Peter Monsaert qui joue la retenue et la délicatesse, la pudeur aussi. Le réalisateur préfère induire plutôt que montrer.Et avec ces trois acteurs principaux, Peter Monsaert est tombé sur des as.

La petite Esra Vandenbussche, qui est à la ville comme à l’écran la fille de Sara Vertongen, est bouleversante. Sara Vertongen s’offre un rôle de choix qui devrait la faire connaître encore un peu plus. Et puis il y a Wim, indescriptible de simplicité, mal dans sa peau, aux antipodes de ce à quoi il nous a habitué et pourtant tellement intense.

Avec Le Ciel flamand, Peter Monsaert continue à avancer une pellicule en territoire sensible mais évitant la sensiblerie pour remettre l’humain au centre des choses et dans l’oeil du cyclone.

 

AS

 

Titre: Le Ciel flamand

Réalisateur: Peter Monsaert

Acteurs: Sara Vertongen, Esra Vandenbussche, Wim Willaert, Ingrid De Vos, Naima Rodrich, Serge Larivière…

Genre: Drame

Date de sortie: le 30 novembre 2016

Le ciel flamand est une production de Lunanime et Lumière distribuera le film au Benelux en automne 2016. Il est produit avec le support du Vlaams Audiovisueel Fonds (VAF), du programme Creative Europe – MEDIA de l’Union européenne, et du tax shelter belge pour le financement de films (partenaires tax shelter: Practicali, Forsa et Pranco).

 

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