Chacun cherche… Une Place sur la Terre

Antoine est un homme seul. Meurtri? Brisé? Par quoi? Mystère… Il n’aborde pas la question parce que « s’expliquer c’est vulgaire ».

Il est photographe. Un photographe doué qui capte en un regard l’essence d’un cliché hors norme… mais qui préfère gagner sa vie en réalisant des commandes sans panache. Il vit dans un petit appartement, niché dans un immeuble vieillot des Marolles. Sans ascenseur.

Sa fenêtre donne sur une cour intérieure encombrée de mille et une babioles inutiles. De son salon, il aperçoit aussi les appartements voisins. Mais il n’y prête guère attention jusqu’au jour où d’une fenêtre en vis-à-vis, s’échappent les notes émouvantes d’une sonate de Chopin. Ce n’est pas le morceau qui le bouleverse, mais l’interprétation. Derrière le clavier, des mains virevoltent. Celles d’une jeune fille dont Antoine ne devine qu’une silhouette vague, un visage flou.

De jour et jour, de morceau en morceau, son attirance grandit. La musique l’inspire. Il multiplie les clichés indiscrets,  les imprime avec frénésie dans son labo argentique. Le soir du Nouvel An qu’il passe chez lui avec Matthéo, un petit voisin qu’il a pris l’habitude de garder très régulièrement, il voit la jeune fille qui quitte l’appartement. L’appareil à l’œil il attend qu’elle débouche dans la cour. Mais elle ne sort pas. Un bruit. C’est sur le toit qu’elle apparaît. Elle s’avance vers la corniche, marche en équilibre, trébuche, se retient et plonge dans le vide. Fasciné, hypnotisé, Antoine multiplie les prises de vue, puis réalisant enfin ce qui se passe se rue au secours de sa voisine. Qu’il accompagne à l’hôpital.

Commence alors une valse-hésitation entre deux personnages que tout sépare. À part sans doute une trouble mélancolie.

 

 

Nouvelle réalisation de la trop rare Fabienne Godet, Une Place sur la Terre est n’est pas un « simple » film. C’est plutôt une expérience sensorielle étonnante.  Avec ses dialogues percutants, mais aussi ses silences, ses parenthèses où le temps se fige, ces regards chargés de mille chagrins, il évoque la littérature, art plus adapté à ces registres lents et à la description amère des univers intérieurs douloureux. Mais alors que ces moments intimes pourraient apparaître longs, lourds et ennuyeux, ils sont au contraire bouleversants. La raison? Une interprétation hors-norme d’un acteur décidément superlatif quels que soient les domaines qu’il aborde: Benoit Poelvoorde. Tout en finesse, tout en retenue, il est à lui seul une impérieuse invitation à vous ruer dans un cinéma qui programmera le film. Mais pas la seule, loin de là.

 

Car Une Place sur Terre est également une étonnante expérience visuelle esthétique. Rarement a-t-on vu cette année des cadres aussi élaborés, minutieusement composés, fascinants.  Cette réussite va de pair avec le sujet: l’obsession d’Antoine pour l’image singulière. Ses photos, parsèment et rythment le film, figent des instants magiques, un sourire, une émotion, une ambiance. Là encore, la réalisatrice esquive le risque pourtant réel de l’esbroufe qui avait amidonné jusqu’à l’étouffement des œuvres par ailleurs intéressantes comme l’homme de ma vie ou le plus récent Une histoire d’amour.

 

 

L’expérience sensorielle est aussi auditive: la scansion des dialogues surtout chez Benoit Poelvoorde, les silences, les ruptures se mêlent à la splendeur de la bande originale omniprésente. Les mots et la musique, les mots qui se font musique et la musique qui recouvre les mots (une séquence étonnante dont nous ne dirons rien), l’oreille n’est pas moins choyée que l’œil et le cerveau. Un régal.

 

Trop en révéler sur l’histoire serait un péché, car le spectateur se demande constamment où elle le mènera. Passé les prémices que nous avons exposées en ouverture, les surprises sont nombreuses, les tensions singulières, les non-dits interpellant.

Quelle relation peut se nouer entre les personnages? Sur quoi cette rencontre va-t-elle déboucher?    Qui sont réellement ces gens? Quelles sont leurs blessures? Nous pouvons juste vous dire que toutes les réponses ne seront pas données. Et c’est très bien ainsi.

 

 

Outre Benoit Poelvoorde, le film est également porté par la beauté triste d’Ariane Labed qui interprète Eléna, la spontanéité du jeune Max Baissette de Malglaive (Matthéo) et tous les seconds rôles impeccables. Mention spéciale au Belge Thomas Coumans qui campe « Giorgio le fils maudit », le frère d’Elena, magnétique, immédiatement irrésistible avec un physique et une énergie qui évoquent Nicolas Duvauchelle et Jocelyn Quivrin. Captivant !

 

 

Premier coup de cœur de cette rentrée qui s’annonce passionnante, Une Place sur Terre est un drame, un mélo presque, par moment, qui ne saurait passer inaperçu. Que ce soit pour vous laisser immerger dans cette expérience envoûtante ou pour compéter votre collection des films de Benoît Poelvoorde, allez le voir séance tenante. C’est sûrement une de ses plus belles compositions. Peut-être la plus délicieuse. C’est dire…

 

Magritte en vue?

 

 

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