« Ces Belges qui font le cinéma français »

Les Impressions Nouvelles viennent de sortir un passionnant recueil d’entretiens dirigé par Louis Héliot sur ces Belges qui font le cinéma français. L’occasion de souligner l’incroyable richesse du vivier de talents du Plat pays qui contribuent au dynamisme du cinéma français, et ce, à tous les niveaux de la chaîne de création, que ce soit devant ou derrière la caméra.

Au fil d’entretiens qui prennent le temps d’explorer le parcours et la pratique des professionnel·nes invité·es entre novembre 2020 et avril 2021 au Forum des Images à Paris, on découvre la spécificité et la complexité de leurs métiers, la singularité de leur ancrage, la source de leur créativité.

Ainsi est-il passionnant d’accompagner Emilie Dequenne qui remonte le cours de sa filmographie, de Rosetta à Lucas Belvaux, en passant par Joachim Lafosse. Des Dardenne, elle vante la façon dont ils « permettent au comédien et à son corps de se rapprocher le plus possible de l’animalité, de l’instinct primaire du personnage, de ce naturalisme, ils font appel à un jeu instinctif. Il y a une façon de rendre le jeu primaire, une sorte de non-jeu et d’incarnation par la répétition: on ne cherche pas à intellectualiser quoi que ce soit. Il n’y a jamais de sous-titres avec les Dardenne. » Et livre en passant une remarquable définition de leur approche du jeu.

Emilie Dequenne dans « Rosetta » de Luc et Jean-Pierre Dardenne

Autre acteur révélé chez les Dardenne, Olivier Gourmet revient quant à lui sur la façon dont le cinéma a été une « bouffée d’oxygène » pour lui, qui n’y était tellement pas prédestiné. Lui aussi, bien sûr, évoque les cinéastes, leur art, et le rêve qu’il avait partagés avec eux, celui de jouer au théâtre un personnage de dos, dispositif que l’on retrouve dans Le Fils, où la caméra s’accroche à « la douleur du personnage, (à) son passé présent dans sa nuque, tout le temps. » Le comédien explique pourquoi la France est devenue une évidence pour trouver du travail, se concentrer sur le cinéma. En Belgique, il aurait dû aussi continuer à faire du théâtre, pour vivre de son métier. Métier dont il parle avec passion, notamment quand il évoque l’amour qu’il faut avoir pour ses personnages, salauds inclus: « La seule chose à faire, c’est de l’aimer, de lui construire une vie qui permet de l’aimer. » Echo que l’on retrouve chez Lucas Belvaux, d’ailleurs: « Je suis moraliste, mais pas moralisateur. (…) Quand on écrit, il faut donner au personnage une chance d’être un humain, avec son unicité. »

Les opportunités de travail sont l’une des raisons premières de « l’exil » des talents. Même si pour beaucoup, et notamment les cinéastes, la Belgique reste le point d’ancrage, et la France, une chance de coproduction. La Belgique, Fabrice du Welz y revient toujours: « Tous les cinéastes dignes de ce nom ont un décor, qu’ils visitent encore et encore. Moi, c’est les Ardennes. » S’il ne se sent ni cinéaste français, ni forcément cinéaste belge, il se souvient néanmoins comment l’apparition soudaine de C’est arrivé près de chez vous a été « un phare dans la nuit ». « Je voyais ces mecs, et je pensais que c’était possible, cette bande de punks drôles, fascinants, et un génie: Benoît Poelvoorde! »

Joachim Lafosse lui a sa propre définition, saluant la pluralité: « Il y a autant de films belges que de cinéastes belges, c’est ça le cinéma belge. Si on pouvait souhaiter la même chose au cinéma français, ce serait magnifique. » Alors que son cinéma et celui de Fabrice du Welz semblent aux antipodes l’un de l’autre, ils se rejoignent sur leur vision du texte au cinéma, du Welz n’hésitant pas à parler de « la dictature du scénario », quand Lafosse souligne « l’omnipotence de la littérature quand on essaie de faire des films, parce que les financements s’acquiert d’abord sur du papier », chantant par la suite les louanges du plan-séquence, comme « écriture du plateau. »

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« Les Chevaliers Blancs » de Joachim Lafosse
Costumes: Pascaline Chavanne

En bonne productrice, Anne-Dominique Toussaint, qui navigue entre la France et la Belgique depuis la création de ses sociétés à Paris et à Bruxelles en 1989, souligne la façon dont la Belgique soigne son industrie: « La Belgique a un truc très particulier et assez génial, c’est un petit pays où il n’y a pas particulièrement de fonds, avec une industrie plus modeste qu’en France, mais il y existe une vraie volonté politique. » De son côté, la scripte Véronique Heuchenne met en lumière un fait souvent évoqué: « En Belgique, c’est une manière sans doute plus collective d’aborder le cinéma. » Elle poursuit: « A la base, le système est plus horizontal en Belgique, c’est-à-dire que s’il y a un problème sur le plateau, tout le monde va essayer d’aider, tandis qu’en France les rôles sont beaucoup plus définis. » En passant, on découvre les coulisses et la matière de ce métier méconnu au fil de la rencontre.

Tout comme l’entretien avec la grand chef costumière Pascaline Chavanne (deux César et un Magritte) permet de plonger au coeur de son art et sa pratique, grâce à sa passion, et son talent du récit. Elle synthétise d’ailleurs ce qui unit les nombreux membres d’une équipe de cinéma, au service d’un film: « On raconte tous la même histoire, finalement, mais avec une lecture différente, comme si on employait d’autres mots pour raconter la même histoire. » Elle insiste sur l’art du détail: « nos métiers ne sont qu’une succession de petits détails et (…) au final, c’est ce qui va rester à l’écran, cette succession de petits détails. » 

Bref, allez lire ces entretiens passionnants, qui jettent la lumière sur l’art et l’artisanat du cinéma, magnifiés par ses talents belges.

 

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