Carte Blanche à Delphine Lehericey, réalisatrice de Puppy Love

 Au FIFF namurois, le public belge a enfin pu découvrir Puppy Love, premier long métrage remuant de Delphine Lehericey, auteur jusque-là de documentaires et d’un moyen métrage, Comme à Ostende.

Depuis, on attend la sortie nationale du film. Elle aussi.

Quand nous l’avons contactée pour notre série 2013/2014 (publication à partir du 31), elle ne nous a pas envoyé dix lignes, mais… quatre pages.
Une réflexion drôle, acide, personnelle, pertinente et donc troublante que nous lui avons proposé de publier en carte blanche, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit ici : un texte réfléchi, mûri qui, partant d’une expérience personnelle, débouche sur une réflexion de plus en plus globale qui devrait éveiller l’intérêt des professionnels et des spectateurs avertis.

 

La Fédération Wallonie-Bruxelles, bien consciente de ce problème de plus en plus aigu, a multiplié ces derniers temps des soutiens divers et avisés à la promotion, la distribution, au marketing de sortie des films.
Malgré cela, ça coince toujours. Plus grave: la situation empire…

[NDLR. Delphine a aussi choisi l’illustration qui ouvre cet article]

 

 

 

 

 CECI N’EST PAS UNE FICTION…

Par Delphine Lehericey

 

 

Si je regarde ma page Facebook 2013 je ris…

Toute cette joie virtuelle, ces posts informatifs et si enthousiastes sur les actus du film, les images de techniciens souriants une frigolite en main sur le tournage, les partages d’interviews, la tête des acteurs en tenue de circonstance, un tapis rouge ou bleu ou vert, y’en a même des bicolores des tapis dans certains endroits, des journalistes ou des blogueurs usant de leurs superlatifs favoris dans des articles qui viennent au compte-gouttes en alerte google, mais que tu partages tellement c’est important de TOUT faire exister, des tweets qui valent de l’or parce qu’ils émanent d’une célébrité locale (européenne c’est local), trailers bien ficelés avec la musique à donf, photo de l’aéroport, une plage en Asie qui veut dire « regarde c’est chouette je voyage avec mon film », toi en tout petit devant un écran blanc avec des fleurs idiotes dans les mains, les Likes en pagaille de la famille, une mini liesse de ton entourage d’amis autour de ton travail de réalisateur. Ceux que tu ne vois plus depuis des années qui s’extasient depuis la France, la Suisse, l’Allemagne ou l’Italie, waouh t’as fait un long métrage ? Non, c’est génial, bravo, quel parcours, quelle bonne nouvelle je vais le dire à ma grand-mère, elle va être sur le cul !

 

T’as intérêt à communiquer le plus possible et même si c’est pas trop ton truc, si t’es maladroit avec les réseaux sociaux on te dit que c’est instinctif, que c’est LE TRUC pour faire un buzz, faire venir le public en salles au moment de la sortie. Tu dois te créer une communauté et donner envie. Tu dois être l’ambassadeur principal de ton film, l’aimer et le défendre, en être fière. Euh ouais, mais ils sont où mes Ferreros rochers, mes escaliers en marbre et mes invités en robe de princesses ? Ambassadeur, je veux bien, mais on dirait que tout le monde traîne des pieds pour venir à ma fête… Il y a tellement de films qui sortent, tellement de films d’auteur, tellement de réalisateurs, tellement de films de la même famille, sur le même sujet, du même genre, trop y’en a des films comme le tien !

Ah bon, mais zut alors fallait le dire, je fais quoi du coup ? Je me le projette à la maison ? Je fais mon autocritique et puis je me le « auto réseau social » ?

 

 

Toi, t’as fait un film que tu aimes, c’est humain, c’est le tien. Ce film est fini, bouclé, terminé sur DCP (NDLR prêt à diffuser) depuis presque un an, tu l’as tourné presque un an avant encore et tu l’as écrit deux ans encore avant… euh ça fait donc quatre ans que tu portes ce projet délicieux sur lequel tu tweetes ta joie depuis quelques mois.

 

Tu te dis que t’aurais eu le temps de faire trois enfants de plus, d’arrêter de fumer, de changer de voiture, de mec, de vie… Non tu t’es concentrée sur ton projet, c’est une attitude professionnelle vu que tu as dépensé un peu plus de 1 million d’argent public et de tax shelter provenant de Belgique en grande partie. Tu as fait entre temps des chouettes films plus confidentiels, documentaires, institutionnels, débuts de scénario (faut toujours préparer un peu son avenir mine de rien). Depuis tu as vu des films, pleins, en festival, au cinéma, facile vu qu’il y en a tellement trop des films!

 

 

Entre temps donc, il y a eu 5 Palmes d’or, autant d’Oscars et de Lions d’or, d’Ours, de Coquilles, de Léopards, un immense bestiaire qui récompense autant de chefs-d’œuvre, de sublimes créations, d’extraordinaires talents partout dans le monde. Ton film aussi, il y participe à cette industrie parallèle et festive que sont les festivals. T’as même été dans un catégorie A (un catégorie A c’est un festival en haut du panier, c’est mieux que B ou Z).

C’est une des lubies du cinéma, mettre des notes et des classements, faire des compétitions, inventer des sections spéciales du parallèle, en fait tu fais un film et tout à coup ça devient les Jeux olympiques de Sotchi. Mais là c’est plus le moment des voyages, des médailles et de l’enthousiasme général, ça va être TON moment, TON année, la rencontre avec TON public, TON film va sortir en salles.

 

Tu as fait ce qu’on appelle un petit film belgo-suisse avec des acteurs français dans les rôles principaux et même un connu parce que ce sera un argument incontournable pour les distributeurs et les exploitants. Mais voilà, c’est là que ça Bug… : ton film est belge.

 

Toi tu es fière de ce label, c’est une marque de qualité, de reconnaissance, comme un bon poulet fermier élevé en plein air, tu as une étiquette rouge à la patte et ça devrait crédibiliser ton travail. Mais, que nenni ! Parce que dans la basse-cour du trop de petits films dits « d’auteur », tous trop les mêmes, tous trop durs à vendre à un public, trop compliqués à travailler pour les salles, trop pointus, trop gentils, trop trashs, trop belges, mais trop pas « c’est arrivé près de vous ! » (certains films mémorables rendent la vie dure aux suivants). Bref, on a tous un petit label tatoué sur le corps, mais c’est pas comme si ça nous rendait séduisants !

 

 

La Belgitude c’est cool et  exotique, on sait pas bien ce que ça veut dire, c’est peut-être un compliment, mais pas un argument de vente.

 

Alors, en 2013, t’as passé presque une année à te demander quel était le distributeur qui allait te les payer tes Ferreros rochers. Lequel allait bien vouloir donner du crédit à la playlist de tes nombreux festivals, à tes petits prix de reconnaissance, à la valeur des quelques articles enthousiastes, au nombre de « like » que tu as engrangés en faisant péter des posts marrants sur internet ? Lequel allait faire preuve d’un peu d’audace ? (attention c’est un gros mot « audace » déconnons pas trop c’est la crise quand même !)

 

En 2013, tu t’es sentie comme une des poules de Chiken Run qui déclare juste après être passée proche de l’exécution : « J’ai vu défiler toute ma vie, c’était d’un ennui mortel ! »

 

Des mails et des entretiens avec les petits, les moyens, les gros distributeurs et exploitants, t’en as eu, des DVD ont été envoyés par la poste, par coursier, de la main à la main, même des projos privées qui t’ont valu des sueurs froides et des dépenses en anxiolytiques, tous n’ont pas vu le film, il y en a tellement trop… Ceux qui ont vu y disent en gros « C’est un beau film, les acteurs sont incroyables, le scénario est bien, la réalisation classique pourtant efficace, pour un premier long c’est formidable, MAIS… »

 

Les contre arguments sont tellement soporifiques que tu n’as même pas envie de les poster sur Facebook. Ils sont farfelus parfois, mais même pas à cause du film, à cause du marché, à cause qu’on est pas convaincus que le film va rencontrer un public, à cause du peu d’argent qu’on va pouvoir récupérer si on sort le film, à cause que c’est trop risqué, à cause qu’on a peur…

Waouh ils ont peur des films d’auteur ! C’est vrai que c’est flippant quand t’y penses.

 

 

« Le genre auquel appartiendrait le cinéma d’auteur sous-entend une certaine maîtrise du cinéaste sur son film du point de vue artistique et dramaturgique. On considère en particulier qu’un film ne peut être un film d’auteur que si le réalisateur a la maîtrise du montage final. Pour plusieurs critiques, un auteur se reconnaît avant tout à son univers personnel. Sa signature est immédiate et se décèle par exemple dans le type de récit ou de personnages privilégié, le choix d’acteurs récurrents ou les options esthétiques répétées d’un film à l’autre (lumière, cadre, design sonore, raccords, mouvements de caméra, etc.). Un auteur resterait ainsi fidèle à lui-même, mais peut faire prendre à son œuvre des directions nouvelles. Une vision simplifiée du cinéma d’auteur tend à considérer que le réalisateur doit aussi être le scénariste, sans quoi il ne pourrait revendiquer la paternité complète de son œuvre »

 

Si Wikipédia le dit, c’est que c’est vrai, un film d’auteur est un film maîtrisé par son auteur. Ah d’accord, t’as compris alors du coup le stress. C’est que c’est toi le réalisateur qui maîtrise et pas le distributeur. Pas comme un film commercial en fait ou là, bah oui du coup, il maîtrise beaucoup plus le distributeur. Mais ça veut pas dire qu’il nous fait péter un score tous les jours avec ses films maîtrisés. Il les tourne en Belgique en coproduction avec des acteurs connus souvent de la France, ou bien des Belges rigolos, pas des Belges tristes trop « films d’auteur », faut quand même savoir qui c’est qui maîtrise. Oui, en Belgique c’est cool, on fait plein de beaux films parce que le système de production est assez génial, on fait travailler plein de techniciens du cinéma (ils sont pas les mieux payés des tournages parce qu’on est belges hein ? Pas luxembourgeois), mais bon on bosse, on est bien produits, on va gagner des animaux en festival, on va à la plage ou même au ski, on se rencontre entre cinéastes d’auteur et puis on rentre et on te dit qu’en fait ton film maîtrisé par toi-même tu peux te le regarder en boucle dans ton home cinéma en mangeant des Ferreros rochers parce que la salle est complète.

 

 

C’est l’entonnoir à la sortie et c’est dommage, mais on a pas prévu qu’après produire il fallait sortir ! Quand les agriculteurs font trop de cochons ou de pommes, ils les détruisent et puis ils touchent un subside en échange. C’est absurde et c’est presque devenu pareil au cinéma. Tu pourrais aller brûler ton DCP devant l’UGC ou le Vendôme, mais ça ferait peu de fumée.

Alors tu rigoles parce que t’es un auteur, c’est rigolo les auteurs ça rebondit !

 

Tu te dis que 2014 sera une grande année où tu vas arrêter de fumer, faire un enfant ou deux, garder ton mec, réaliser un second long métrage sans doute déjà tellement trop le même, t’auras peut-être un trophée animalier à ranger à la cave, ou à offrir à ton acteur connu.

 

 

En 2014 t’auras pas perdu ton enthousiasme et t’auras à nouveau 1 million ou bien 2 avec tes trois petits pays, t’auras plus de « like » sur ta page Facebook et plein d’autres superbes photos de plages asiatiques à partager. Tes amis français et belges vont te demander vingt fois pourquoi tes films sortent en Suisse, au Luxembourg, au Brésil, en Corée du Sud, à Hong Kong, peut-être pas en Belgique et pas en France ? Tu vas dire que t’as jamais été invitée à la soirée de l’ambassadeur et que malgré ta sincérité exotico belgo légendaire tu n’as pas su les convaincre de t’imprimer une carte de leur club.

 

En 2013, t’as compris tout ça et surtout que le monde était plus grand que le système, que du public y’en avait dans pleins de pays du reste du monde de la terre. La dernière projection de l’année va être belge et festive, ambiance soirée de la communauté française, au Bozar pour le Be Film Festival, là où ton label belge te rend fière comme un coq !

 

Pour le reste t’as tout 2014 pour inventer en toute indépendance ce que sera TA sortie de TON film et puis y’a mille manières d’aller trouver TON public. Si t’as pas de salle, tu projetteras dans les écoles, les hôpitaux, les prisons, les casernes de pompier, ou bien les cours de ferme avec les poules qui auront, d’ici là, peut-être appris à voler !

 

PS : Y’a pas quelqu’un qui aurait un local à prêter genre qui ressemblerait de près ou de loin à un Kinepolis, avec des écrans et des fauteuils dedans pour projeter des films belges à l’intérieur ? Du coup on mangerait des Chokotofs ça fait moins grossir !

Sur ce, bonne année Cinevox

 

Delphine Lehericey

 

 

 

Nous avons consacré ICI un article à Puppy Love après sa présentation namuroise.

Puppy Love a été mis à l’honneur dans une des capsules Cinevox diffusées en salles, ICI, juste après Post Partum, un autre film qui n’est toujours pas sorti non plus…

 

 

 

 

 

 

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