Bouli Lanners: « Je me suis enfin trouvé légitime pour écrire une histoire d’amour »

Rencontre avec Bouli Lanners, qui livre avec Nobody Has To Know, son dernier long métrage, un film extrêmement sensible et personnel qui marque un tournant dans sa carrière de cinéaste, où il ose une histoire d’amour, en anglais, sur l’île de Lewis en Ecosse.

Quelles sont les origines du projet?

Cela fait plus de 30 ans que je vais en Ecosse chaque année, j’adore ce pays, et cela faisait un bout de temps que j’avais envie de tourner là-bas. J’imaginais bien la mise en images de ces paysages, mais je n’avais pas d’histoire. Je ne pouvais pas me mettre dans la peau d’un Ecossais, ce n’est pas ma culture, c’était trop casse-gueule. 

Et puis je me suis installé sur l’île de Lewis pendant plusieurs mois. J’aime particulièrement cette île car c’est une île presbytérienne, et elle a quelque chose de lié au passé. C’est aussi le fief d’une église radicale qui influence beaucoup la vie sociale. 

Il y a un rapport avec le passé que l’on ne trouve pas vraiment ailleurs, ne serait-ce que les habits du dimanche par exemple, c’était graphiquement très très beau. Je me suis installé là. J’ai d’abord pensé faire un thriller, mais je ne trouvais pas le bon bout. Et puis j’ai eu l’idée de faire une histoire d’amour en écoutant un morceau, Wise Blood. C’est devenu une évidence, ça devait être une histoire d’amour.

Et puis je me suis dit qu’à 54 ans, je pouvais enfin me permettre de faire une histoire d’amour. Avant je m’interdisais de le faire, j’avais peur de mal le faire. Une comédie ratée, c’est horrible, mais une histoire d’amour ratée, je trouve que c’est pire que tout. Mais là, je me suis enfin trouvé légitime pour écrire une histoire d’amour. La condition, c’était qu’il fallait que ce soit avec des gens de mon âge. 

Une histoire d’amour emmenée par une héroïne, qui prend son destin en main.

C’est vraiment plus le portrait de Millie que de Phil, c’est vrai. On m’a toujours dit que dans mes films, il n’y avait pas beaucoup de femmes. Mais là tout à coup, je me suis dit que je pouvais, à cet âge-là, avec ce vécu-là, parler des femmes sans tomber dans les lieux communs. 

C’est l’histoire d’une femme qui est en manque d’avoir été aimée, et qui ment pour pouvoir aimer une fois dans sa vie, je trouvais ça très beau. On peut aimer et être aimer à tout âge finalement.

Qui est Millie justement, quel est son déclic, pour décider que sa vie peut changer? 

Elle se sert de l’amnésie de Phil… En fait elle n’ose pas, elle n’a jamais osé. Elle porte ce surnom, The Ice Queen, qui lui colle à la peau. Elle est coincée sur cette île. Moi je viens de la campagne, je peux imaginer ce que c’est, ce poids de la communauté. Une fois qu’on t’a défini un rôle social, c’est très difficile d’en sortir, d’autahnt plus dans ce milieu presbytérien très strict. Et puis ça devient impossible sur l’île de trouver le partenaire, il n’y plus le choix, ils sont tous partis. Elle est restée, et c’est trop tard. 

Il y avait peut-être déjà quelque chose entre elle et Phil, mais qui en l’état n’aurait jamais pu exister. Alors elle franchit le pas, elle se décide à mentir. L’amnésie de Phil rend tout possible, fait tomber les barrières. Elle peut tout lui faire croire. Le reformater. Evidemment, par rapport à sa morale et son éducation, c’est le pire truc qu’elle puisse faire, mais elle le fait quand même. 

En fait, il ne manquait qu’un élément déclencheur à leur histoire. On a deux personnes timides, mal dans leur peau, l’un est un peu gauche, elle est sous pression, celle qu’on lui met et celle qu’elle se met elle-même. Elle est prisonnière de ce qu’on croit qu’elle est. 

Elle trouve une ouverture, et même si ça ne dure que trois semaines ou un mois, au moins ce sera arrivé une fois dans sa vie. 

Nobody-Has-To-Know-Bouli-Lanners

Il lui faut du courage, car elle sait qu’elle finira par être démasquée. 

Oui, il y a une date de péremption à son mensonge, et elle ne sait pas à quelle date elle va arriver. C’est pour ça qu’elle est aussi toujours inquiète.

On sent un plaisir d’esthète avec les paysages écossais, et un plaisir de conteur avec cette communauté presbytérienne. 

J’ai fait toutes les routes d’Écosse en trente ans, et c’est une île que j’ai découverte sur le tard, car elle est très loin, elle est au bout de la route. Ce n’est pas spécialement la plus belle, mais il y a cette église presbytérienne, avec des schismes réguliers dont le dernier date non pas du XVIIe siècle mais de l’an 2000. Il y a une radicalisation assez extrême. Cette église formate complètement la vie sociale, à tel point que le dimanche, les habitants refusent que des ferrys accostent sur l’île car c’est un jour sacré.

Pour briser l’intimité, j’ai été aux messes, j’ai rencontré plein de gens extrêmement gentils et ouverts, et j’ai pu m’imprégner de leur culture très fermée. Le code vestimentaire du dimanche, ces chapeaux, dans ces paysages d’Ecosse, qui n’est pas non plus celle de Braveheart, c’est une Ecosse plus austère, il y avait un truc du XIXe, donc du romantisme de l’époque.

Ca permettait de raconter une histoire d’amour d’aujourd’hui, mais avec des touches qui peuvent rappeler le XIXe. Presque un film d’époque. J’aimais bien jouer avec ces codes, ces imageries. 

C’est une déterritorialisation totale pour vous, géographique, linguistique, thématique, tourner en Ecosse, en anglais, une histoire d’amour, est-ce que c’est une façon de vous mettre en danger?

On m’a toujours dit que c’était bien de sortir de sa zone de confort, et là on peut clairement dire que j’étais en zone d’inconfort totale. Mais l’aventure humaine et artistique a été exceptionnelle. J’avais dit après Les Premiers les derniers que je voulais opérer une rupture avec ce que j’avais fait avant. J’avais fait 4 films très auteuristes. Je voulais tenter quelque chose de potentiellement plus grand public. En ne trahissant rien de ce que je suis bien sûr. 

Ce n’était pas la même façon de travailler, des comédiens en anglais… C’était très différent, et ça m’a appris énormément de choses, et permis de raconter les choses différemment.

Est-ce qu’il y avait aussi l’envie d’être le héros d’une histoire d’amour, en tant que comédien? 

En fait au début, je n’étais pas censé jouer le rôle. J’avais trouvé quelqu’un, mais qui a eu peur de partir en Ecosse est d’être bloqué là-bas. En fait, il y peu de comédiens de mon âge, avec mon type de physique. Mon agent et mon producteur m’ont dit: « Mais fais-le! »

Mais jouer en anglais, c’était un vrai défi, et réaliser en anglais en plus, j’avais peur que ça vire à la performance, l’exercice de style, et moi je voulais juste faire un film. Finalement ils m’ont convaincu, et je suis content de l’avoir fait, même si ça a été très difficile au début. Se mettre en scène dans une histoire d’amour, c’est compliqué. Revoir les images après, c’est vraiment pas facile. C’est là que j’ai enlevé toutes les scènes de cul. 

C’était aussi un challenge d’aborder ce registre, de jouer un prince charmant, un peu cabossé par la vie? 

Oui, c’est lui qui éveille Millie, c’est vrai. Et puis mine de rien, il a quelques atouts, il est surement beaucoup plus drôle et volubile que la plupart des hommes de l’île, il vient d’ailleurs, il ne la juge pas. Et puis à la fin, c’est lui qui l’encourage à partir, à quitter son milieu.

Et puis il est très prévenant. Il ne veut pas savoir comment ils se sont mis ensemble, parce qu’il se doute bien qu’il y a un truc pas clair. C’est l’homme parfait pour elle à ce moment-là. Il s’occupe d’elle, fait le café le matin. Et finit par lui dire qu’il l’aime malgré ses mensonges.  

Comment s’est passé le travail sur l’image, avec le chef op, comment filmer cette communauté et cette île?

J’avais fait tous les repérages avant. Mon grand plaisir, c’est d’écrire sur place, et d’avoir presque tous les décors quand j’ai fini d’écrire. J’ai même fait un apprentissage à la ferme. 

Evidemment, le chef op était ravi de pouvoir tourner en Ecosse, mais le truc délicat, c’est qu’on a tourné en novembre/ décembre, et qu’il fait noir à trois heures de l’après-midi, et jour à 9h du matin. On avait des journées très courtes, alors on a tout préparé en fonction de la luminosité. 

J’avais passé deux hivers là-bas, et j’avais juré à tout le monde qu’il n’y avait pas tant de pluie que ça, que la pluie arrivait plutôt en mars. A Londres, à Glasgow, tout le monde nous disait vous allez tourner sur l’île de Lewis en novembre, mais vous êtes fous!

En fait on a eu une très belle lumière. On avait beaucoup de références à un peintre américain, Andrew Wyeth. On regarde souvent beaucoup de peintures sur mes films… On a aussi regardé beaucoup de peintures du XIXe avec des personnages sombres, des enterrements, des peintures de Corot. Ces ciels chargés. C’est un peu ce qui nous a inspirés. 

Mais avec un chef op comme Frank Van Den Eeden , et cette lumière, très basse, magnifique, ça ne pouvait être que réussi. Et puis ma mère est toujours créditée à la météo, sur tous mes films, elle fait des neuvaines pour qu’on ait du soleil, et on a eu qu’un seul vrai jour de pluie. 

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Quel était le plus grand défi sur ce tournage?

On avait très peu de jours pour tourner. 30 jours seulement. Les choses ne fonctionnent pas du tout de la même façon sur les tournages anglo-saxons, que ce soit en termes de production, d’autorisation, même de jeu. C’est très procédurier, et très compliqué de changer des choses, modifier un plan de travail. Culturellement il a fallu s’adapter.

Même pour les comédiens. Un comédien anglais connaît son texte au cordeau, ce qui n’est pas toujours le cas avec les comédiens francophones, par contre c’est très très dur d’aller dans l’improvisation. Pas question ici de changer les répliques pour déstabiliser et obtenir autre chose. Et puis il faut tout, tout justifier. Genre, pourquoi je suis à droite? Pour la caméra. Oui mais mon personnage, pourquoi il serait à droite?

Qu’est-ce qui était le plus inspirant dans ces différences?

Ca m’a enrichi. J’ai fait beaucoup de films différents jusqu’ici, rencontré plein de cinéastes, mais cette expérience anglophone, c’était vraiment autre chose. Et comme je regarde beaucoup de films anglo-saxons, je lis énormément de littérature anglo-saxonne, c’était bien de me confronter à cette culture qui me fascine.

Et puis aujourd’hui on est tous potentiellement amenés à faire des séries, le marché change, les gens consomment le cinéma de manière différente, le Covid n’a fait qu’accroître l’impact de ces changements, et je me dis que si maintenant il fallait faire des choses en coproduction avec des plateformes anglaises ou américaines, ce serait possible, parce que j’y ai goûté. Je dis pas que j’aimerais, mais j’y suis prêt. 

Le film est prêt depuis un moment maintenant, comment avez-vous vécu le délai de la mise en marché? Et quels sont vos projets?

Ca a été tellement long! Ça fait plus d’un an que le film est prêt. Heureusement que c’est un film assez intemporel, qui ne souffre pas par sa forme et son sujet de ce report. Ce n’est pas comme James Bond, déjà obsolète avant de sortir.

Côté projets, je peaufine l’adaptation d’un roman de Serge Joncour, Nature Humaine, qui a reçu le Prix Femina. C’est une chronique, ce qui est tout à fait nouveau pour moi. Le film raconte comment entre 1976 et 1999, à travers l’histoire d’un jeune qui reprend la ferme de ses parents, comment toutes les mauvaises décisions ont été prises par rapport à l’agriculture, et comment on en est arrivé aujourd’hui à une sorte de productivisme qui va tuer l’agriculture. Je crois que j’ai trouvé le fil, et je suis très excité, car c’est la première fois qu’il y aura une dimension plus politique dans un de mes films, qui correspond à mes convictions politiques et écologiques. Refaire un film comme ceux que j’ai faits avant, je ne vois plus l’intérêt en fait, le cinéma a tellement changé, on est face à de telles urgences. Je me dois de faire un film avec un message, une portée politique. 

Avec toujours par contre un ancrage fort dans la ruralité?

Oui, le héros à 3 ans de plus que moi, et vit tout ce que j’ai vécu moi aussi. Tous ces bouleversements, je les ai connus, sans m’en rendre compte. Mais ces bouleversements sont énormes. C’est le plus grand glissement sociétal depuis le néolithique. On est passé en 50 ans de 77% de population agricole à 2,5%. C’est hallucinant, ça a eu un impact sur tous les domaines de notre vie. 

On n’est pas dans le schéma misérabiliste du paysan qui ne s’en sort pas, car on est aussi du côté d’un militantisme radical assumé. C’est plutôt un battant, cet agriculteur. C’est un western en fait. C’est comme si on était dans un bouquin d’Edward Abbey. 

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