Bouli Lanners: « entre le tableau et moi, il n’y a que le pinceau »

Entretien au long cours avec Bouli Lanners qui sera à l’affiche ce mercredi du nouveau film de Rémi Bezançon, Un coup de maître, aux côtés de Vincent Macaigne, l’histoire d’un duo d’ami à la vie à la mort, qui dresse un portrait acide du milieu de l’art contemporain. Il revient pour nous sur le film, et au fil de la conversation, sur son amour de la peinture, et ses projets pour l’avenir, lui qui compte arrêter la réalisation, et se reconnecter avec la peinture. 

Comment présenteriez-vous le film en quelques mots?

C’est avant tout un film sur l’amitié. Dans un milieu qu’on ne voit pas souvent au cinéma, celui de l’art contemporain et des galeries. Ca aurait pu être Jacques-Henri Bronckart et moi dans le cinéma, on a exactement le même rapport.

Cette amitié mise à mal par le marché de l’art contemporain?

Oui, exactement. Ce sont deux personnages opposés, mais qui se complètent, comme souvent les amis. Le film parle de notoriété et de la chute de la notoriété. Qu’est-ce qui fait qu’on est has-been? Pourquoi on fait des dépressions quand on devient has-been? C’est très questionnant pour des auteurs, on a souvent vu des gens autour de nous passer par ces cycles-là. Moi aussi je suis passé par là. Ça remue pas mal de choses, même si cette histoire reste une comédie.

Le film questionne aussi: l’amitié peut-elle survivre à la perte de l’estime de soi? Quand on ne s’aime plus soi-même, peut-on être aimé par les autres?

On a tous fondamentalement besoin d’être aimé, c’est un moteur des créateurs, être aimé en faisant des choses que les gens aiment. Quand ça ne marche plus, on a l’impression de ne plus être aimé, et c’est très dur à vivre pour Renzo, mon personnage.

Qui est Renzo justement?

C’est un peintre qui a vraiment eu la côte, qui vendait très bien et très cher pendant tout un temps. Assez rapidement, il se rend compte que sa côte dégringole, qu’il devient has been. C’est un caractère de cochon, un ours, auquel on a passé beaucoup de choses, mais c’est fini. Il n’en devient que plus misanthrope . Il vit une sorte de fin de vie pas cool du tout.

Ce n’était pas difficile à imaginer pour moi, il y a beaucoup de moi chez Renzo, le côté ours, le fait de ne pas aimer le système tout en en faisant partie, donc de se détester puisqu’on en fait partie. J’ai aussi plein d’amis autour de moi qui ont eu ce genre de parcours, des peintres très bien côtés qui se sont retrouvés blacklistés. C’est un drôle de milieu le milieu de l’art, il y a très peu de gens qui y font la pluie et le beau temps. À Bruxelles depuis 25 ans, ce sont trois ou quatre galeries qui gèrent le marché, et si on se met mal avec eux, on a peu de chance de développer une carrière. C’est encore plus violent et encore plus élitiste que le cinéma, comme milieu.

Ce qui est très violent aussi, c’est qu’il a été aimé pour ce qu’il est, et il n’est plus aimé pour ce qu’il est aussi, sans avoir vraiment changé.

Quand on a du génie, on voit ses comportements excusés par les autres. Un réalisateur qui gueule sur un plateau, tant que ses films marchent, on va l’excuser, mais s’il se met à passer pour un ringard, il n’a plus aucune excuse, il devient juste odieux. Il y a plein de gens qui gueulaient sur les plateaux il y a 20 ans qu’on qualifient aujourd’hui de harceleurs, qui sont mis au ban de la société. On est dans une société néo-puritaine, ce type de caractères aujourd’hui, on ne les accepte plus.

Vous venez de la peinture, comment avez-vous aborder l’idée de jouer un peintre?

C’était très excitant! J’ai recommencé à peindre il y a quatre ans, et au moment du tournage, j’avais une expo de prévue, ma première expo, dont le vernissage avait lieu deux mois après la fin du tournage. Retourner dans un atelier, jouer un peintre, c’était un vrai bonheur. Et puis je pouvais peindre vraiment, j’avais un super atelier à Bruxelles entre les prises, je peignais, j’étais bien.

Qu’avez-vous mis de Bouli le peintre dans ce rôle?

Je suis resté Renzo Nervi, j’ai respecté le personnage, mais j’y ai mis le geste, la façon de mélanger les peintures. Les toiles ont été créées par trois étudiants de l’Académie de Varsovie, mais j’ai peint l’une d’entre elles en m’inspirant de leur travail.

L’un des propos du film, c’est aussi de rendre l’art accessible à tous.

Oui, c’est une réflexion que je trouve très juste. Qu’est-ce qui fait la côte d’un tableau? C’est très étrange. Moi j’achète des peintures belges des années 20, elles ne valent plus rien en ce moment. Je viens d’acheter un tableau de Dieudonné Jacobs, un peintre belge qui exposait à Chicago dans les années 20. Je l’ai payé 60€ . Acheter un poster de Marylin Monroe me coûterait plus cher! Le marché de l’art est très complexe, et ne repose pas sur grand chose, d’autant qu’il y a beaucoup de spéculation. Dans le film, on s’amuse à casser le marché, et c’est très drôle.

C’est un monde très élitiste, celui de l’art contemporain. Moi je viens d’un milieu populaire, je n’étais pas du tout versé dans la culture. Mon premier émoi artistique, c’est quand à 12 ans dans la librairie de mon village, je suis tombé sur une nouvelle collection de livres d’art, le premier était gratuit, ensuite il fallait s’abonner. J’ai pris juste le premier, parce qu’il était gratuit, il était consacré aux impressionnistes. J’y ai découvert les toiles de Seurat, j’ai ressenti une émotion immense, et ça m’a donné envie de faire de la peinture. Tout le monde peut être sensible à l’art, le tout c’est de donner accès aux gens. Le problème des galeries, c’est qu’elles ne sont pas faites pour le commun des mortels. Il y a les musées heureusement, mais les gens ne vont pas naturellement au musée. Les impressionnistes, c’est une bonne clé pour entrer dans le monde de la peinture, un accès facile. C’était la première fois que je ressentais un émoi qui n’était lié ni à un truc maternel, ni à un truc sexuel.

Quelle est la place de la peinture et du geste de peintre dans votre vie créative? Qu’est-ce que la peinture garde de magique pour vous?

Ca reste pour moi le centre de mes intérêts. Même pendant les 27 années où je ne peignais pas, et où le cinéma a pris toute la place dans ma vie, j’allais voir mes amis dans leurs ateliers, j’avais besoin de sentir l’odeur de l’huile, des sédatifs, des diluants. J’avais besoin d’aller voir des expos, des rétrospectives, j’ai adoré aller à la foire de Maastricht voir des peintures du XIXe, du XVIIIe. Dans le cadre de mes films, ce que je ne peignais pas, je le reproduisais à travers l’image, c’est surement pour ça qu’il y a beaucoup de paysages, et ce format Scope dans mes films. Même l’écriture, elle passait d’abord par la recherche de décors. La peinture est toujours restée centrale dans ma vie.

Et là, je fais tout pour que la peinture retrouve sa place dans la dernière étape créatrice de ma vie. C’est pour ça que j’arrête la réalisation. Pour me concentrer sur ce qui est là depuis mon enfance, et que je n’ai jusqu’ici pas pu assumer complètement, parce qu’il faut bien gagner sa vie.

Comment votre geste de peintre a changé?

Quand j’ai recommencé à peindre après 27 ans, ça me semblait impossible de commencer avec une toile blanche, j’ai donc repris une toile que je n’avais pas terminée. Le geste est revenu, les automatismes, ça ne m’a jamais quitté. Pourtant ma technique avait changé. D’abord j’ai refait ce que je faisais, mais je m’en suis vite émancipé. Je peins tous les jours quand je peux, j’ai un atelier chaud, lumineux et sec, avec de la musique, à côté de chez moi, j’y suis bien et j’y vais tout le temps. C’est comme un instrument de musique, ça revient vite.

Vous vivez un retour de l’inspiration picturale, comme pour le personnage de Renzo?

C’est bizarre, parce que parfois, on sent qu’on est tombé dans un filon, comme dans une mine d’or. Et puis soudain, le filon se tarit. Mais il ne faut pas avoir peur de ces moments là, de ces moments de page blanche. La créativité, l’inspiration, ça fluctue, et il ne faut pas avoir peur des fluctuations. Ce qui est sûr, c’est que ça revient.

Chez vous, l’inspiration est passée de la peinture au cinéma?

Oui, disons que ce n’était pas une page blanche générale, j’ai changé de support, de créneau. Mais là j’ai l’impression que si je continue à réaliser, je vais faire face à une page blanche. Les films que j’ai faits jusqu’ici, j’avais besoin de les faire. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, si je fais un film, c’est juste parce que j’ai le statut de réalisateur. Ca serait le film de trop, et je n’ai pas envie de le faire.

Vous avez le sentiment d’avoir fait le tour du médium, et de l’industrie peut-être?

Les deux en fait. Ce qui me dit d’arrêter, c’est on corps, mon être tout entier ne peut plus. J’ai commencé à bosser à 19 ans, je crois que j’ai fait le tour. J’ai l’impression aujourd’hui d’être dans un systématisme, on décide d’un film avec mon producteur, on fait le tour des guichets pour trouver des financements. Ca m’essouffle, et ça ne m’excite plus du tout. Passer devant les commissions, justifier mon travail, ça me saoule. A 58 ans, je n’ai plus envie de ça.

D’un autre côté, la partie la plus dure pour moi, quand quand ton travail devient un pur produit commercial. Tu es dans un marché qui va de moins en moins bien, forcément on doit faire face à des déceptions. Mon dernier film a plutôt bien marché malgré tout ça, autant rester sur cette note positive. Tous les paramètres financiers et industriels qui sont en jeu aujourd’hui, ça me saoule. Je n’y arrive plus.

La peinture, c’est l’autonomie, la légèreté, l’indépendance?

En peinture je fais ce que je veux. Entre le travail fini et moi, il n’y a que le pinceau, pas d’intermédiaire, pas de commission. Même chose avec les marionnettes, j’écris, je joue, c’est notre théâtre, on est complètement indépendant, on ne dépend d’aucun subside. Je fais ce que je veux, c’est une économie de moyen qui me correspond mieux.

Et puis le monde a changé, et je me sens de moins en moins en adéquation avec un média qui consomme beaucoup d’énergie. Même si nous on fait des petits films. Les autres font ce qu’ils veulent, je ne juge pas, mais moi je ne m’y retrouve plus.

Dans le jeu, vous trouvez encore de la satisfaction?

Arrêter de réaliser, ça libère de la place, du temps et de l’énergie. J’ai dû refuser beaucoup de rôles qui le plaisaient. Ca me laisse donc du temps pour jouer, et j’ai encore le plaisir du plateau. Je me sens bien en étant juste comédien. Il y a un bon équilibre pour moi entre le fait d’être acteur, de peindre, et d’animer mon théâtre de marionnettes.

Un coup de maître pose aussi la question de la transmission entre le maître et l’élève.

Oui c’est vrai. Moi je donne cours à l’Insas, j’ai toujours eu un sentiment d’illégitimité, mais plus maintenant. Je ne donne pas des cours théoriques, j’encadre deux films de fin d’études par an. Je sens que c’est important de transmettre, de cadrer, donner des repères, un avis. Quand j’étais aux Beaux-Arts, j’avais Jacques Charlier comme prof, techniquement il ne m’a rien appris, mais il m’a beaucoup appris par ce qu’il racontait.  C’est important de parler. Notre théâtre de marionnettes s’appelle le théâtre transmissionnaire. J’arrive à un âge où on se rend compte que transmettre, ça a du sens.

Ce que le personnage transmet, ce n’est pas tant son art, que la capacité de discerner ce qui anime son élève.

C’est le plus important. Qu’est-ce qui t’anime? Qu’est-ce qui te donne envie de faire ce métier? Les questions techniques c’est important, mais c’est important aussi de partager la philosophie du travail. Qu’est-ce qui te fait avoir un recul sur ton travail, à quoi ça sert, pourquoi tu le fais, comment tu t’inscris dans la société via ton travail?

Quels sont vos projets aujourd’hui?

Je viens de terminer le premier bloc de la saison 3 d’Hippocrate, et je tourne actuellement le film d’Antoine Raimbault, Une affaire de principe, dans lequel je joue José Bové, puis j’enchaine sur la fin de la saison 3 d’Hippocrate.

En parallèle, je construis mon théâtre de marionnettes, j’apprends l’ébénisterie pour restaurer les marionnettes, je les repeins à l’ancienne, avec des carnations à la Velasquez. Le théâtre devrait ouvrir à la fin de l’année. Une fois qu’il sera lancé, j’ai une grosse expo de peinture en vue. L’année prochaine, je tournerai un film, deux, maximum. Je continue à écrire aussi, j’écris des scénarios, que je vais proposer à des cinéastes avec dans l’idée de jouer dedans!

Je ne me vois plus gérer des problèmes de transhumance des équipes, de météo, de comédiens qui lâchent à la dernière minute. Mais l’écriture, c’est comme la peinture, on peut tout se permettre. C’est quand on met les choses en production que ça devient chiant! Et puis depuis que je donne cours à l’Insas, il y a 150 jeunes réalisateurs et réalisatrices qui sont sorti·es de l’école. Il faut faire la place aux jeunes, il faut bien que les choses s’équilibrent! Aux César, j’étais assis à côté de Léopold Legrand qui a été mon étudiant, comme Valentina Maurel, Delphine Girard, Sarah Hirtt, je trouve ça tellement génial de les voir travailler.

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