Au nom du père, du fils et du cinéma belge

Le Bilan annuel du Centre du cinéma  a débouché mardi sur quelques conclusions inéluctables. Deux en particulier ont été reprises ici et là depuis lors : « il faut rénover le tax-shelter », ont dit certains intervenants (ça tombe bien, la procédure est en cours), « le spectateur belge francophone ne va pas voir suffisamment de films belges francophone en salles », ont déploré les autres.

 

On n’est pas surpris. C’est de ce dernier constat qu’est né Cinevox et quelques expériences intéressantes comme la mise en place de promotions originales pour certains films d’ici. La ligne crossmedia de Wallimage et une initiative privée comme Cuistax (les promos de Mobile Home, Tango Libre, Ernest et Célestine) tentent avec ferveur de faire monter l’attention (la tension) des spectateurs avant la sortie d’un film. La Fédération Wallonie-Bruxelles multiplie les actions, elle aussi: elle a lancé « Osez le cinéma », propose des aides à la distribution, soutient Cinevox (merci !) et finance Cinergie, par exemple.

On peut toujours faire plus et mieux, mais c’est déjà beaucoup.

 

 

Ceux qui pointent la passivité du public, prétendent souvent aussi qu’il faut traiter un film belge comme un blockbuster américain. Au nom de l’étiquette journalistique, par exemple. Ça nous semble antonymique. Voire erroné.
Pour nous, non, on ne peut pas couvrir une production belge comme une sortie française ou américaine, dopée aux hormones. La raison très simple : la réputation d’un film se construit d’abord sur son territoire. Quand les films étrangers arrivent chez nous, ils sont portés par la vague de curiosité née sur leurs terres, qui s’est répandue comme un tsunami à travers les réseaux de communication désormais mondiaux.  Et si la critique au bout de la démarche doit être équitable, donc bâtie sur les mêmes standards que ceux qu’on applique à n’importe quelle œuvre, le travail de mise en évidence d’un film belge devrait, lui, être totalement différent. C’est notre avis, en tous cas.

 

Prendre constamment l’exemple flamand devrait pourtant faire sauter aux yeux une réalité objective : lorsqu’on présente un nouveau long métrage au nord de Bruxelles, toute la presse ne parle que de cela, les caméras se bousculent à l’avant-première pour ne rien rater, les flashes crépitent pour immortaliser le moindre sourire des comédiens. Le lendemain, émissions télés, reportages dans les JT et journaux diversifient les approches, souvent très glamour. On ne vous fera pas l’injure de vous dire que dans la partie francophone, ça ne se passe pas vraiment comme cela. C’est cependant une des raisons majeures (avec d’autres, comme un public captif à cause de sa langue et sa culture, et une fidélité aux acteurs née avec les nombreuses séries) qui fait toute la différence entre la santé des deux cinémas belges.

 

Parce que prétendre que le cinéma flamand serait moins ceci ou plus cela que le cinéma francophone, c’est une façon de se dédouaner qui sent la naphtaline. Broken Circle Breakdown est l’odyssée misérabiliste de deux marginaux qui jouent de la country et perdent leur gosse, Tot Altijd, le combat d’un malade atteint de sclérose en plaques pour le droit à l’euthanasie, Hasta La Vista, l’histoire de trois jeunes hommes handicapés qui veulent se déniaiser. Et pourtant ce sont les trois gros succès de l’année en Flandre. Trois films formidables, portés comme tels par la critique flamande, sans préjugés. Ce sont aussi, malgré leur thème a priori peu attirants, des films mobilisateurs, susceptibles de toucher le grand public ou, en tous cas, des niches achalandées. Mais des films avec des vertus semblables, on en a chez nous aussi : À Perdre la raison, Dead Man Talking, Les Géants, Le Monde nous appartient, Au nom du Fils… Pour ne citer que quelques titres…

 

 

La solution n’est pas de pousser manu militari le public dans les salles pour aller voir des films belges (surtout pas), mais de susciter sa curiosité, de lui donner envie de déguster son cinéma. Pour confronter son avis à celui des critiques, pour découvrir les films dans lesquels jouent des actrices et acteurs qu’il connaît.

Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui. On a tous lu 6000 interviews de Ryan Gosling, autant d’Emma Watson, plus de Robert Pattison, toutes identiques ou presque, mais on a dû en trouver quatre d’Astrid Whettnall, une actrice pourtant bouleversante. Et si le spectateur ne connaît pas un acteur, la curiosité n’existe pas.

 

Cette longue réflexion globale provoquée par l’actualité nous amène logiquement au vrai sujet de l’article : Au Nom du Fils.  Voilà un film qui, depuis ses premières projections, suscite la surprise et l’enthousiasme du public, qui est convoité par les festivals belges (le FIFF, le Be Film Festival, le Ramdam, le Festival belge de Moustier) avec, à chaque fois, le même accueil unanime (ou presque), mais qui éprouve les pires difficultés à sortir dans un circuit de salles classiques.

Il aura fallu l’opiniâtreté d’un producteur (Lionel Jadot) et son ouverture d’esprit originale pour mettre au point une démarche atypique afin que le film jouisse d’une lucarne sur le public non festivalier (on en reparle bientôt). Cela suffira-t-il à en faire un succès? Bête question. La réponse est évidente : non !

Le support inconditionnel de Cinevox ne sera pas suffisant, lui non plus. Mais c’est bien le moins que l’on puisse faire pour un film qui nous semble être un point de contact possible entre le cinéma belge et une partie de ce public non captif. Un film sans foi ni loi, gonflé comme on les aime quand ils viennent de l’autre côté de l’Atlantique (Tarantino, anyone?), mais qui risque ici de passer inaperçu. Quel gâchis !

 

 

Au nom du Fils est pourtant une œuvre singulière, portée par une équipe artistique aussi talentueuse qu’audacieuse (disponible, aimable, sympathique et drôle aussi). Un long métrage qui ne ressemble à aucun autre, car sur une base aujourd’hui tout à fait d’actualité (la pédophilie de certains ecclésiastiques et le silence gênant de l’église), Vincent Lannoo, avec ses coscénaristes, puis avec son équipe et ses acteurs, a enfanté une œuvre cinglante, dérangeante, follement originale, mais totalement maîtrisée. Un OVNI, certes, mais qui pourrait fédérer.

 

Et qui va le voir, ce film au bout du compte? Pas grand ne monde, en fait puisque le producteur est obligé de sortir lui-même son bébé. Insensé? Oui. Mais logique. Quel distributeur aurait envie de suer sang et eau pour construire de zéro la réputation d’un long métrage dans une relative indifférence médiatique alors qu’il est si facile de surfer sur la publicité qui vient de l’étranger? Ce qui nous ramène presque au début de ce texte…

 

 

Mettre sur pied un Cinevox Happening autour de ce film féroce est donc une priorité pour nous. C’est l’essence de notre travail. Et même sa quintessence. Mais il est évident que tous nos articles aussi enthousiastes soient-ils, les interviews en vidéo que nous diffusons, et l’organisation d’une ultime avant-première bruxelloise ne peuvent garantir un succès. Nous le savons. Mais nous ne baisserons pas les bras. La multiplication exponentielle des visites sur notre site nous encourage chaque jour : vous nous suivez de plus en plus nombreux, nous sommes donc sur la bonne voie. Nous sommes une partie de la bonne voie. Une partie de la solution. Et nous voulons continuer à travailler avec toutes les forces vives qui iront dans le même sens, multiplier les collaborations, sans jamais la moindre  idée de concurrence en tête. Qu’on se le dise !

 

Car finalement, si les données du problème sont assez claires pour tous, chacun à son niveau pourrait avoir envie d’essayer de le résoudre, de soutenir la création quand elle en vaut la peine, quand elle a une chance de parler au public. Parce que, dans le cas contraire, on sera encore là dans dix ans à avancer les mêmes constatations déprimantes et inutiles.
Non, il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions.

 

 

 

PS. Pour associer le geste à la parole, nous ouvrons ce week-end un nouveau concours dont les vainqueurs recevront des invitations pour le Cinevox Happening de ce mercredi 27 au Galeries. Si vous avez envie, non pas de soutenir le cinéma belge, mais de passer un très bon moment avec Au Nom du Fils, c’est ICI (lien concours). C’est gratuit. Et en plus, nous vous offrons le champagne Bernard Massard ou de la Carlsberg pour ceux qui préfèrent.

 

 

 

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