3 questions à… Jonathan Zaccaï

On l’a vu à l’automne dernier dans la fiction télévisée Il est elle diffusée sur la RTBF, certain·es ont surement binge-watché les 5 saisons du Bureau des Légendes dont il l’est l’un des héros pendant le confinement, il vient d’achever le tournage de deux longs métrages, L’Homme de la cave de Philippe Le Guay, avec François Cluzet, Jérémie Renier et Bérénice Bejo, et Un petit miracle de Sophie Boudre, une comédie avec Alice Pol et Eddy Mitchell. Ca, c’est Jonathan Zaccaï comédien, tel qu’on le connaît. On le connaissait également réalisateur, après avoir découvert son premier long métrage, JC comme Jesus Christ, mockumentary savoureux sur la figure du réalisateur, avec Vincent Lacoste en cinéaste adolescent, palme d’orisé alors qu’il n’a pas encore passé son bac…

En février dernier, il créait la surprise en sortant son premier roman, Ma femme écrit, l’histoire d’un homme, comédien, qui décide d’écrire un roman sur sa mère, artiste peintre récemment décédée, quand il s’aperçoit que sa propre femme est elle-même en train d’achever un scénario sur le sujet. Stupéfié et ulcéré, il se lance dans une véritable guerre contre sa compagne, submergé par une paranoïa galopante qui l’emmène aux confins de la folie. Evidemment, toute ressemblance avec des faits réels ou ayant existé est purement fortuite… ou pas. Jonathan Zaccaï manie avec une joie communicative l’ironie et l’auto-dérision, brouillant les frontières entre réalité et fiction dans la grande tradition de l’autofiction, pour créer un anti-héros spectaculairement borné, narrateur particulièrement peu fiable et incontrôlable, tout en traçant en filigrane un portrait aimant de sa mère disparue, et une interrogation sur l’art d’écrire, l’autorité et la propriété: à qui appartiennent les histoires?

Quelle place l’écriture prend dans votre vie?

Cela fait très, très longtemps que j’écris… Quand je suis arrivé à Paris, avec l’idée de devenir comédien, j’avais en fait déjà écrit un roman, mais je ne l’ai jamais envoyé dans aucune maison d’édition. Un polar, assez noir. Je l’ai relu quelques années plus tard d’ailleurs, il y avait de bonnes choses, mais je crois que j’ai bien fait de ne pas l’envoyer, c’était vraiment très glauque. Puis j’ai écrit d’autres choses au fil des ans. En fait, je crois que l’écriture m’accompagne sans cesse, depuis toujours, c’est un peu comme une deuxième vie, une autre façon d’aborder le quotidien.

Ce roman, Ma femme écrit, je ne l’avais pas prévu. Quand j’ai appris que ma femme m’avait « piqué » ma mère pour écrire sur elle, j’étais furieux! Ma mère était très importante dans ma vie, en tant que mère bien sûr, mais aussi en tant qu’artiste. C’était une femme intense, incontrôlable, hors norme. Quand ma femme s’est accaparé la figure de ma mère pour écrire un scénario, cela m’a indigné, mais en même temps, j’étais surpris par ce sentiment, je me rendais bien compte qu’il était… particulier.

Alors j’ai commencé à écrire en me moquant de ma propre rage, qui était tellement injustifiée qu’elle finissait par me faire rire. Et puis ce petit moteur que peut être l’écriture a fini par m’emmener ailleurs. Par exemple, à parler de paranoïa, un état qui m’habite souvent et que je garde enfoui en moi.

Le livre à la fois un moyen détourné de raconter votre mère, une façon de se demander à qui appartiennent les histoires, et de s’interroger sur l’acte d’écrire, en brouillant les frontières entre réalité et fiction?

Exactement, c’est pour ça aussi que je disais que ce n’était pas un roman « prévu ». Il y a tellement de choses à raconter sur la vie de ma mère, peut-être d’ailleurs qu’un jour j’écrirai l’histoire « attendue », son parcours. Mais finalement, c’est comme ça que son histoire est arrivée, par un chemin de traverse, en montrant aussi le désespoir d’un fils, le manque impossible à penser. Ce livre a été écrit sous le coup d’une impulsion, c’était presque plus fort que moi.

Je m’interroge, avec Vincent: à qui appartiennent les souvenirs des êtres proches? Est-ce que nos morts sont libres de droit? Pour moi, ma mère ne l’était pas. La disparition est déjà tellement une injustice, que la voir renaître sous la plume de quelqu’un d’autre, même ma femme, c’était comme un vol. Evidemment, le livre reste une fiction, où j’ai pas mal poussé les curseurs. Dans la vraie vie, on vit assez bien notre couple (rires)! Du coup l’écriture était comme un exutoire, et aussi, une pulsion de mégalomanie merveilleuse qui permet de faire revivre les êtres disparus.

C’est vrai que j’aime beaucoup cette ambiguïté entre la réalité et la fiction. Quand on me dit que Ma femme écrit est une autofiction, d’un côté, j’ai envie de crier que non, et en même temps, c’est vrai, c’est un jeu de dérapages permanents entre le réel et la fiction. J’aime bien ce trouble, cette fragilité.

Mais en ce moment, je suis en train d’écrire tout à fait autre chose, avec beaucoup plus de distance. Je voudrais avoir pour une fois quelques coups d’avance sur mon histoire!

L’écriture du roman, c’est un espace de liberté pour vous?

L’écriture, c’est une solitude merveilleuse. C’est très agréable de créer seul. On créé soi-même les problèmes, mais on les résout soi-même aussi. On oeuvre en direct avec ses propres limites. Et puis on a le luxe de pouvoir passer d’une époque ou d’un décor à l’autre, sans la lourdeur du cinéma, du budget. L’écriture a évidemment un côté laborieux, mais dans une liberté totale.

Je n’ai pas de discipline particulière, l’écriture s’insinue dans mon quotidien, au rythme de mon métier d’acteur. Ce livre-là, je l’ai essentiellement écrit sur des tournages, mais ce n’est pas possible sur tous les tournages. Sur certains je parviens à écrire, sur d’autres pas, parfois j’écris à la maison, avec mon fils qui bricole à côté. Je n’ai pas de rituel fixe. Mais j’écris tous les jours, quoiqu’il arrive. Je trouve toujours le temps.

En tant que comédien, je trouve ça riche d’avoir une vie en dehors du jeu. Et l’écriture me permet de relativiser pas mal de choses, notamment la pression que l’on peut ressentir en tant qu’acteur.

Et puis le livre a eu un très bel accueil, la presse a été incroyable, notamment en Belgique, ce qui m’a particulièrement touché. Mon père a reçu un message il y a quelques temps d’une femme qui avait connu ma mère quand j’étais enfant, nous habitions rue de l’Aurore, et elle se souvenait m’avoir gardé plusieurs fois. Elle se rappelait de ma mère, et le livre l’avait beaucoup émue. Ce genre de messages, c’est comme le passé qui ressurgit, on se rend compte que le livre crée des ponts incroyables entre le passé et le présent, c’est tellement émouvant.

 

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